La Villa Aussillous

Poursuivons notre entreprise de résurrection des villas disparues de Billancourt. Nichée dans un parc d’un hectare, à l’angle des rues Yves Kermen et Émile Zola actuelles, se cachait la belle Villa Aussillous … et sa part de mystère.

La villa se présente comme une grande maison plutôt carrée, sans fantaisie, flanquée de deux ailes ornées de balustrades et de fenêtres cintrées. Chaque façade a son entrée. Le perron côté ouest fait terrasse couverte et donne sur le parc. L’accès à la propriété s’effectue par le 39 rue du Cours (ou le 2, selon la numérotation du XIXème siècle), aujourd’hui 59 avenue Émile Zola.

Selon une source, elle aurait été bâtie après 1885 mais la maison est visible sur un panorama de 1871 (Voir ci-dessous). C’est la vue la plus ancienne que nous ayons trouvée.

Ce parc de près d’un hectare et entouré de hauts murs occupe toute la longueur de la rue de Saint-Cloud (Yves Kermen) jusqu’à la rue du Vieux Pont de Sèvres.

La villa avait des dépendances constituées d’une maison de gardien de deux étages et d’une rotonde aux larges baies vitrées, sans doute utilisée comme jardin d’hiver ou orangerie.

Un autre bâtiment abritait probablement la remise et l’écurie.

Rosalie Lécolle

En 1885, Rosalie Hélène Lécolle, 43 ans, négociante née dans l’Yonne, acquiert ce terrain suite à la liquidation de la Compagnie Générale d’Éclairage et de Graissage, dont le siège est à Nanterre. Elle a une fille Marie, née en 1869, dont l’acte de naissance mentionne comme père un certain Paul-Théophile Petitjean, époux de Rosalie.

Marie rencontre un jeune avocat à la cour d’appel de Paris, Bruno Marie Théreze Aussillous issu d’une famille du Tarn. Bruno Aussillous est également chroniqueur judiciaire, nous avons retrouvé un article signé de lui dans le quotidien La Presse de 1890.

Marie et Bruno se marient en 1893 à l’église de l’Immaculée Conception de Billancourt. Ils s’installent chez Rosalie, dans la villa. Bruno semble avoir son étude d’avocat au 35 rue Marceau à Paris.

Elle agrandit la propriété à tout le triangle Yves Kermen – Émile Zola – Vieux Pont de Sèvres (donc jusqu’à la place Bir-Hakeim actuelle). Elle semble vouloir vendre car elle découpe l’ensemble en 38 lots et trace trois rues, comme en témoigne le plan ci-dessous que nous avons déniché.

En 1894, Rosalie y fait construire une deuxième maison par l’architecte Hector Guimard, le créateur des célèbres bouches de métro parisiennes (il faudra qu’on vous en parle). Elle la baptisera « Villa Toucy » du nom de son village natal.

Mais elle n’en profitera pas car elle meurt la même année, à son domicile.

L’affaire du testament de Rosalie

Sa fille Marie est désignée dans le testament comme seule héritière de tous ses biens, donc de la propriété, pas en tant que fille de la défunte mais en tant que légataire universelle. Pourquoi légataire et pas descendante ? C’est curieux.

À y regarder de plus près il se pourrait bien que Marie Petitjean, soit en réalité une fille naturelle (née hors mariage). Plusieurs indices nous le suggèrent. Son père, Paul-Théophile Petitjean, bien que figurant comme époux de Rosalie sur l’acte de naissance, ne semble pas l’avoir épousée, on ne trouve pas trace de leur mariage. Il se serait même marié avec une autre un an après la naissance de Marie. L’acte de mariage de Marie et de Bruno présente aussi Paul Theophille comme époux (décédé) de Rosalie. Sûrement faux, Marie avait d’ailleurs un tuteur à son mariage.

Ajoutons que Rosalie n’a semble-t-il jamais porté le nom de Petitjean et sur son acte de décès, elle est désignée comme « célibataire » et non comme « veuve ».

Rosalie pourrait donc bien être fille-mère et Marie serait le fruit de la rencontre de ces deux jeunes gens de l’Yonne. On sait que l’époque n’était pas tendre avec les naissances hors mariage.

Le testament de Rosalie est contesté par sa sœur, Julienne Lancelot, qui entend démontrer que Marie est sa fille naturelle et donc, à ce titre, ne peut revendiquer que la moitié de l’héritage, selon le code civil, l’autre moitié lui revenant. Elle porte l’affaire devant la justice.

L’année suivante le tribunal de la Seine rend son verdict : la sœur est déboutée (je vous fais grâce des motifs). Elle forme appel du jugement mais se désiste. Marie reste donc la seule héritière de sa mère.

Mais la justice se retourne contre elle. Ironiquement, pour payer des droits de succession réduits, Marie, revendique cette fois son état de fille naturelle ! La justice refuse et invoque qu’on ne peut pas se déclarer à la fois légataire universelle pour hériter, puis fille naturelle pour payer ses droits. L’affaire est même devenue un point de jurisprudence, relayé par la presse spécialisée et probablement enseigné dans les écoles de magistrature.

Je ne peux m’empêcher de voir, derrière ces manœuvres juridiques, la patte de l’avocat Bruno Aussillous. Bon, assez parlé de droit.

La vie de famille à la villa

Marie Aussillous donne naissance en 1894 à une fille, Rose Marie Suzanne, puis l’année suivante à Étienne Bruno Paul, né à Billancourt. Ce seront leurs seuls enfants.

Bruno Aussillous s’engage dans la vie politique de Boulogne-Billancourt en tant que conseiller municipal pour Billancourt. L’historien Penel-Beaufin nous relate son parcours.

En 1900, alors que Paul-Pierre-Marie Lagneau est élu maire, Bruno Aussillous est élu premier adjoint, mais il refuse la fonction.

La même année, il fonde une société de prévoyance mutuelle et de retraite scolaire pour Boulogne, visant à aider financièrement les parents en cas de maladie. Il est également administrateur de l’hospice de vieillards de la rue des Abondances. Il reçoit les palmes académiques  (« officier d’académie », selon la terminologie de l’époque). Il est, avec le maire, délégué du gaz en 1904. 

Au recensement de 1901, à la villa, outre Bruno, Marie et leurs deux enfants, on trouve les domestiques Mélanie Plantin, Catherine Faucher et Charles Simier. Certains sont originaires de Toucy, village d’origine de la famille Lécolle. François Salan, jardinier et concierge, vit dans les dépendances, avec son épouse.

Le 2 janvier 1904, le destin frappe durement le couple : Bruno Aussillous meurt au château de l’Épine dans la Vienne. Il a 39 ans et laisse Marie veuve à 34 ans, avec ses deux jeunes enfants.

En 1910, les enfants vivent toujours à la villa avec leur mère. Une cuisinière, Marguerite Catala, est venue renforcer la domesticité. Le jardinier n’est plus là.

Renault achète la propriété

La première guerre éclate. Le 28 août 1917, Louis Renault et Marie Aussillous, 48 ans, signent l’acte de vente des 8 932 m² de la propriété, pour la somme de 535 923 francs, avec 4 annuités. Pourquoi Marie vend-elle ? On ne sait pas mais, les enfants étant partis s’installer à Paris, rue Ponsard, la maison est sûrement devenue trop grande pour elle. De plus, avec la guerre, l’usine Renault a pris beaucoup d’ampleur et le voisinage n’est pas des plus agréables.

Renault ne détruit pas tout de suite la villa. Comme beaucoup d’autres belles maisons du quartier il la consacre à ses œuvres sociales. Elle sera la pouponnière des salariés de l’usine.

Au beau milieu du parc et le coupant en deux, Renault construit un long bâtiment (photos ci-dessous) qui servira de théâtre, puis de garage.

La villa et son terrain seront préservés encore plusieurs années, puis disparaîtront entre 1926 et 1930, remplacés par un grand bâtiment industriel. On y usinera et montera les boîtes de vitesse Renault. Selon l’habitude de Renault, l’ilot sera baptisé d’une lettre : ce sera l’îlot « V ».

Une des premières villas du Village de Billancourt.

L’acte de vente que nous nous sommes procuré chez Renault nous révèle également l’histoire de la propriété avant Rosalie. Faisons un rapide petit détour dans le temps.

Le terrain formait deux lots du Village de Billancourt. Il est vendu dès 1832 par Casimir de Gourcuff à Auguste Guéau de Reverseau de Rouvray, inspecteur des contributions à Lyon. Il est le fils de Gabriel, Seigneur de Gravelle et mousquetaire de la garde du roi. Après son décès, le domaine est transmis en 1842 à l’épouse de son frère, comte Denis Guéau de Reverseau, capitaine de vaisseau. La comtesse, Aimée Éléonore, gardera cette propriété jusqu’à sa mort en 1850. Ses enfants héritiers la vendront en 1853.

La famille Guéau de Reverseau de Rouvray sera restée 21 ans propriétaire. On ne sait rien de leurs séjours à Billancourt. On ignore si la villa a été construite par eux, mais les cartes de l’époque montrent clairement un bâtiment au même endroit.

La propriété passe ensuite entre les mains de plusieurs personnes : Mr et Mme Fournier en 1853 puis Achille Bouchet la même année. Elle est vendue à Louis Paul François Robert en 1859 puis un certain Duboys d’Angers, maître des requêtes au Conseil d’Etat, en 1861. En 1878, elle est acquise par la « Compagnie Générale d’Eclairage et de Graissage », producteur de lubrifiants et de gaz d’éclairage, qui finit par faire faillite. La propriété passe entre les mains de Rosalie Lécolle en 1885. On connait la suite.

Il ne reste plus rien

Après la vente à Renault, Marie Aussillous décède à Paris le 2 novembre 1949, à 80 ans, emportant avec elle le mystère de ses parents. Son fils, Étienne, fera une carrière de journaliste au Monde. Sa fille Rose Marie meurt en 1994 dans l’Aveyron, à l’âge de 100 ans. Elle a deux fils qui sont peut-être vivants aujourd’hui.

Avec le départ de l’usine Renault, le quartier a été complètement reconstruit. Plus rien ne subsiste de la belle Villa Aussillous. Sur le terrain de la propriété ont poussé, entre autres, la mosquée de l’Olivier, un Carrefour Express et un terrain de sport. Peut-être est-ce chez vous ?


Les villas disparues de Billancourt:

Villa 10 rue SolferinoVillas de la famille Renault
Villa AussillousMaison Bican
Villa BoitelleVilla Bottin
Villa CapriceVilla Casteja
Villa DamiensMaison de Tavernier
Maison du prince PolonaisVilla Flora
Villa FountaineVilla Mauresque
Villa Marti – MorelVilla Nousillet-Clinch
Villa RozierVilla Toucy
Ferme de BillancourtPropriété de lady Hunlocke

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