Louis Renault a-t-il rasé la ferme de Billancourt ?

En juin 2020, souvenez-vous, nous clôturions notre article « Qui a détruit la ferme de Billancourt ? » par : « C’est probablement Louis Renault« . Mais le mot « probablement » n’était guère satisfaisant. Nous avons décidé d’investiguer chez l’accusé lui-même ou plus précisément, chez « Renault Histoire« , l’association qui gère sa mémoire. Et, cette fois-ci, nous avons des éléments très convaincants.

Reprenons l’enquête. Tout d’abord, sait-on à quelle date elle a disparu ? À notre grande surprise, l’urbanisation du XIXème siècle n’a pas eu raison d’elle.

Les plans des cadastres successifs montrent bien une disparition de quelques bâtiments, depuis leur acquisition par Gourcuff. La grange dîmière, notamment, disparait avant 1860. On le sait, la propriété perd progressivement sa fonction agricole pour devenir une résidence.

Si on se réfère aux cartes, on peut la faire remonter jusqu’au tournant du siècle, puisqu’on la voit encore sur ce plan de 1900 établi par les Ponts et Chaussées*. Elle disparaît sur les cartes suivantes. On le voit, son emprise au sol n’a pas changé. Il s’agit certainement des mêmes bâtiments.

D’autre part, la photo la plus récente de la ferme de Billancourt (la seule, en fait) nous est connue par un grand panoramique que nous avions débusqué en 2020. Pris entre 1902 et 1903, il représente tout Billancourt vu des hauteurs de Meudon.

Sur ce panorama les bâtiments de la ferme sont visibles. Ils sont lointains et à moitié masqués par la végétation mais clairement identifiés. La ferme a donc bien réussi à entrer dans le XXème siècle !

Si la ferme est encore là en 1902-1903, alors les anciens propriétaires ne peuvent l’avoir détruite. Les Gourcuff, les religieuses de l’Abbaye aux Bois, Adrien Delahante ou la comtesse de Goyon, que nous vous présentions la semaine dernière, sont donc disculpés. Les suspects restants sont les jeunes héritières Goyon, propriétaires, et Louis Renault, futur acquéreur.

Alors, Renault a-t-il détruit la ferme de Billancourt ?

Finalement, non, Louis Renault n’a pas rasé la ferme de Billancourt. Pourquoi ?

Présentons une pièce à conviction : cette photo de 1904, prise approximativement depuis la place Nationale (Jules Guesde), montre le terrain de la ferme au premier plan, devant la toute jeune usine Renault Frères. Ils vont bientôt l’acquérir. Malheureusement, le champ de la photo ne permet pas de voir la partie droite du terrain sur laquelle les bâtiments de la ferme auraient pu se trouver.

Ce qui frappe, c’est l’état d’abandon du terrain, défoncé et envahi de broussailles. Ce constat est confirmé par les photos ci-dessous de 1903, récupérées récemment chez Renault Histoire :

Une propriété dans un tel état est-elle encore occupée ? On peut en douter.

La preuve vient de l’acte d’achat de la propriété par les frères Renault, que nous avons retrouvé dans les archives de Renault Histoire. Revenons en arrière. Après le décès de la comtesse de Goyon, dernière propriétaire, son père le marquis Gustave de Raigecourt-Gournay, devient tuteur de ses filles héritières mineures. Après un conseil de famille, il décide de vendre la propriété aux enchères publiques. Pour accroitre sa valeur, il la divise en 54 parcelles de 600 mètres carrés en moyenne. Pour desservir chaque parcelle, il prévoit deux rues internes perpendiculaires. Ces décisions sont consignées dans un cahier des charges en 1902.

Or, pour vendre ces 54 lots et tracer ces deux rues, il faut les débarrasser de la construction qui s’étale en travers. Et l’examen de l’acte d’achat par Renault le confirme : chacune des 54 parcelles est décrite en détail sur des dizaines de pages, mais aucun bâtiment n’est mentionné. Pour la loi, le terrain était donc vierge lors de la vente.

On peut l’affirmer : les bâtiments de la ferme ont été détruits à la demande des tuteurs des deux jeunes héritières Goyon, quelque part entre 1902 et 1905. Et c’est un terrain vierge que Renault acquiert en 1905 et 1906. Renault aura beaucoup rasé, on le sait, mais on ne peut pas lui imputer la disparition de la ferme médiévale de Billancourt.

Renault s’installe sur un terrain vide

Louis Renaut baptise le terrain « îlot C » selon son habitude de nommer les ilots acquis par ordre alphabétique. Sur les photos suivantes, de 1906 à 1908, il se couvre rapidement d’ateliers. En 1908 il occupera toute la surface. Un changement d’ère s’est opéré.

Une interrogation subsiste

Ainsi disparaît l’ édifice le plus ancien qu’ait porté la plaine de Billancourt. Et même le plus ancien de tout Boulogne-Billancourt puisque ses racines plongeaient jusqu’en 1150.

Une interrogation subsiste, toutefois : à quoi ressemblait précisément cette « magnifique propriété de monsieur Delahante » comme la qualifiait, en 1891, un journaliste du « Gaulois » ? Et avait-elle seulement conservé des vestiges de son passé médiéval ? Nous n’avons toujours pas trouvé de photo digne de ce nom. Le Village de Billancourt continue ses recherches.


* ll ne s’agit pas de la réédition d’un plan plus ancien car figurent également sur ce plan les glacières, construites en 1899.

Illustration en tête d’article : Jean-Lubin Vauzelle – Vue de Paris et de la Seine depuis St-Cloud – vers 1812.

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