Adrien Delahante, homme à femmes et banquier

Il a été durant neuf années le propriétaire de l’ancienne ferme de Billancourt à la fin du XIXème siècle et de bon nombre d’autres propriétés à Billancourt. Financier influent et mondain, il a mené une existence de célibataire entouré de belles femmes aux mœurs légères.

Propriétaire de nombreux terrains à Billancourt

Adrien Delahante apparait dans l’histoire de Billancourt en 1854, il a 39 ans. Il est le riche héritier d’une lignée de financiers remontant à l’ancien régime. Il est légataire universel d’Elisabeth Augustine d’Estrées ou Destrées, rentière sans enfant, décédée à Billancourt cette année-là. Dans ce legs on trouve un vaste terrain de plus de deux hectares au bord de la Seine entre le Hameau Fleuri et la rue de L’île qu’il revend rapidement en 1855 et 1856.

Elle lui lègue également un autre terrain, de près de 2000 m², proche de l’église (place Bir Hakeim actuelle), qu’il confie à une congrégation pour créer la première école de Billancourt : l’école Sainte Elisabeth dont nous avons déjà parlé.

On le retrouve surtout en 1878 lorsqu’il acquiert les trois hectares de l’ancienne ferme de Billancourt auprès de la communauté des dames de l’Abbaye aux Bois, deux années après le décès de la Comtesse de Gourcuff qui y résidait. Voir « les chainons manquants avant Renault« 

Il utilise la ferme de Billancourt comme maison de campagne pour recevoir ses amis l’été. Le journal Le Gaulois la qualifiera en 1991 de « magnifique propriété« . Le Figaro parlera, lui, de « son admirable villa du Parc des Princes (sic) …au milieu des roses et des lilas » (il s’agit sans doute plutôt de sa propriété de Billancourt). On sait qu’il aimait y jardiner. Quel dommage (décidément) que nous n’ayons aucune image de cette demeure ! Il conservera cette propriété jusqu’à sa mort.

Il sera également membre du conseil de fabrique (conseil paroissial) de Billancourt.

Le co-fondateur de ce qui deviendra BNP Paribas

Issu d’une riche famille de financiers remontant au XVIIIème siècle, Adrien Delahante porte le même prénom que son père et que son grand-père (ce qui ne facilite pas nos recherches). Après des études de droit, il devient inspecteur des finances à l’âge de 21 ans. Mais il quitte l’administration pour entrer dans les affaires et le moins qu’on puisse dire c’est qui a été plutôt actif ! Qu’on en juge :

Il entre d’abord dans Banque de Waru, fondée par son beau-frère, et la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans.

Il devient associé de la banque de son père en 1844, et rejoint son jeune frère Gustave au conseil d’administration de la Compagnie des mines de la Loire en 1846. Il fonde Adrien Delahante et Compagnie en 1862, une société qui fabrique du sucre et de l’alcool.

Adrien Delahante – Musée Carnavalet

Devenu fondé de pouvoir de la toute jeune Société Générale en 1864, il en est le tout premier directeur de 1864 à 1867.

Surtout, le 17 avril 1869, il co-fonde la Banque de Paris. Cette banque s’intéresse à la création de compagnies de chemins de fer locales dans le Nord et aux chemins de fer espagnols. En 1872, il participe à la fusion de la Banque de Paris avec la Banque de crédit et de dépôt des Pays-Bas pour former la Banque de Paris et des Pays-Bas. Cette même banque deviendra aujourd’hui BNP Paribas.

Comment, avec ça, trouve-t-il le temps de batifoler ?

L’homme à femmes

C’est la part croustillante de sa personnalité. Hors des affaires, ce célibataire tient une grande place dans la vie mondaine parisienne. Membre du Jockey Club, on le dit élégant et aime s’entourer de femmes.

Nous avons parlé plus haut d’Elisabeth d’Estrée, une célibataire dont il a été légataire universel en 1854. Qui était-elle pour lui ? Pourquoi cette générosité envers un homme qui n’avait nul besoin d’argent ? Pourquoi a-t-il créé une école à son nom ? Nous n’en savons rien mais on peut faire des suppositions.

La conquête dont nous ayons retrouvé le plus de traces est Caroline Hassé, une « cocotte » du second empire. Elle figure avec Delahante, dans ce qu’on appelle le « livre des courtisanes », un registre de la Police des mœurs, présent aux archives de le préfecture de Police de Paris. Cet énorme registre relié de cuir, référencé sous la cote « BB1 », recense les faits et gestes de 424 « insoumises » : courtisanes, actrices, danseuses vivant en marge de la loi entre 1861 et 1876. Celles qu’on appelait aussi les « grandes horizontales » et qui avaient pour nom Cora Pearl, Guilia Beneni ou Blanche d’Antigny (celle qui inspirera Emile Zola pour son roman « Nana ») déclineront à la fin du second empire.

Née en 1840 et arrivée à Paris à la fin des années 1850 de son Alsace natale, Caroline Hassé apprend à danser le jour pour attirer l’attention des regards, le soir, à l’Elysée-Montmartre ou au Bal Mabille. Elle est grande, plantureuse, avec un décolleté opulent et un fort accent alsacien. Certains la disent sans grâce, avec une certaine vulgarité. On l’appelle « Caro ». Elle sympathise avec une autre demi-mondaine, Pepita Sanchez. Les deux femmes fréquentent les champs de courses et ont leur loge à l’opéra. Leur compagnie est très recherchée.

On pouvait la voir au bois de Boulogne dans un bel attelage jaune distinctif tiré par deux chevaux demi-sang.

Ce registre de police raconte qu’elle vit avec Adrien Delahante qu’elle « exploite le plus possible« . Leur relation s’est probablement tenue entre 1860 et 1865, alors qu’elle avait moins de 25 ans, lui presque 50.

Un jour, à sa demande, il lui donne 23 000 francs pour acheter des diamants. Lorsqu’un des amis de Delahante lui fait remarquer qu’ils ne valent pas plus de 10 000 francs, celui-ci demande à Caroline de rendre les diamants et de lui rendre l’argent, en échange de 10 000 francs. Caroline refuse. Elle a probablement empoché la différence pour ses vieux jours, une pratique courante.

Delahante peut s’estimer heureux, d’autres ont eu moins de chance, comme un certain capitaine Pierre Colbert, un jeune protecteur généreux, qui lui octroyait 10 000 francs par mois. Il était tellement épris d’elle qu’il faillit se suicider lorsque son père lui intima l’ordre de la quitter. Ou Daniel Wilson, jeune héritier anglais de 21 ans, (qu’elle appelait avec son accent Alsacien son « betit Taniel »), qui dépensa pour elle plus d’un million de francs avant de se faire éconduire.

En 1880, Caroline Hassé vend à Drouot son appartement, une partie de ses œuvres d’art et bijoux. Elle a 40 ans, son aura décline et elle prépare probablement sa retraite. Son salon est décrit comme rempli d’objets magnifiques, sa chambre à coucher est digne d’une « princesse sous Louis XVI », son boudoir, orné de soie, est décoré de livres, de meubles orientaux et d’un piano. Elle file dans le sud de la France en 1886.

On lit par ailleurs que, répondant à un une célèbre demi-mondaine (Cora Pearl disent certains), Delahante aurait dit : « Il y a des femmes trop chères pour qu’on les estime ».

On attribue à Delahante également une liaison avec Mélanie dite Dinah Félix (1836-1909). Elle est comédienne, sociétaire de la comédie Française entre 1862 et 1882, comme ses deux grandes sœurs, Rachel et Rebecca. Mais dans la famille Felix, Dinah est plutôt sage par rapport à Rachel, qui collectionnait les relations avec des hommes de pouvoir. Celle-ci fut la maîtresse du prince Napoléon Bonaparte, neveu de l’empereur ou de François d’Orléans, fils de Louis-Philippe, entre autres.

Dinah est restée proche de Delahante jusqu’à sa mort et même au delà, prenant soin de la promotion de son livre. Dinah a très probablement connu le domaine de l’ancienne ferme de Billancourt et arpenté nos avenues.

L’homme s’assagit

Il consacre ses dernières années à écrire son œuvre : « Une famille de la finance au XVIIIème siècle« . Publié vers 1880 en deux volumes, il y relate l’histoire de sa famille dont il avait trouvé correspondances et documents dans une caisse oubliée au fond d’un grenier de son hôtel particulier parisien. Ce livre produit un grand effet car il révèle l’organisation administrative de la France avant et pendant la révolution française.

Sa mort, à 70 ans, en 1884, des suites d’une rapide maladie, est relayée dans tous les journaux. Un de ses amis écrit de lui : « Sa passion pour les femmes s’était légèrement atiédie, ou plutôt transformée en culte … Depuis longtemps, il avait pris à tâche de faire oublier l’homme de plaisir ».

Sans descendance, Adrien Delahante lègue l’ancienne Ferme de Billancourt à sa nièce Marie et à son mari Paul Mérenda. Ils la revendront rapidement à la Comtesse de Goyon.

En 30 années, combien de temps ce parisien mondain aura-t-il vraiment séjourné à Billancourt ?

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