Le jour où Meudon hérita de l’île Seguin

Oui, l’ile Seguin a bien failli être à Meudon ! Et le Village de Billancourt n’en aurait probablement jamais parlé. Quand était-ce ? Et pourquoi ? Et, surtout, Renault aurait-il pu s’y implanter?

Transportons-nous sur le coteau de Meudon à la fin du XVIIIème siècle. Tout là-haut se tient un château royal : le château de Bellevue. Il n’existe plus aujourd’hui. Il porte bien son nom : ce belvédère domine la boucle de la Seine, la plaine de Billancourt et, au fond, Paris.

Initialement construit en 1750 par Louis XV pour madame de Pompadour, il redevient propriété du roi en 1757. Au décès du monarque, en 1774, le château est attribué par Louis XVI aux filles du roi défunt, Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire de France que l’on surnommera tout simplement « Mesdames ».

Elles viennent à Meudon se détendre des raideurs de la cour et y apportent des agrandissements. Elles installent, dans une pièce de leur château, lunettes et télescopes sur un billard. De là, elles peuvent contempler la vue sur la plaine de Billancourt où Louis XVI chasse avec ses deux frères, les futurs Louis XVIII et Charles X.

Sur la magnifique gravure de Louis Nicolas Lespinasse, ci-dessous, on a une idée du panorama qu’on avait à l’époque (vue aujourd’hui bouchée à cause de l’urbanisation). Face au château, de grands jardins descendent jusqu’à la Seine où on a construit un petit château baptisé « brimborion » (babiole). Au loin on reconnait Saint-Cloud et le Mont Valérien.

L’île de Sèvres, en contrebas, (on ne l’appelle pas encore île Seguin) apparaît dénudée, hormis quelques arbres sur les berges. La pointe aval porte quelques maisons et un dépôt de madriers pour les réparations du vieux pont de Sèvres en bois.

L’arrêt confiscatoire de 1779

Le 22 octobre 1779, à la demande des « gens du domaine royal », un arrêt du conseil, décide, sans aucune forme, la réunion des deux îles de Billancourt (îles Seguin et Saint Germain) au domaine de la couronne. Dans un  deuxième arrêt, les domaines cèdent ces îles à Mesdames « pour servir d’embellissement au château de Bellevue ». L’intention est belle mais le cadeau empoisonné.

Les arrêts sont signifiés à l’abbaye de St Victor, propriétaire du domaine de Billancourt. On imagine la stupeur* ! Antoine de Malvin de Montazet, abbé de St Victor et archevêque de Lyon, adresse un mémoire et une supplication à Mesdames pour demander la restitution des deux îles. Il fait valoir les « cinq ou six siècles » de propriété ininterrompue et le fait qu’il avait déjà donné en fief la terre et la seigneurie de Billancourt à Nicolas de Claessen. Le ton est humble et respectueux car on ne s’oppose pas si facilement à un arrêt royal.

Les sœurs apprennent la chose et découvrent le caractère arbitraire de l’appropriation. La réponse est favorable. Le 10 juin 1780, suivant « des principes de religion et d’équité », Madame Adelaïde, signant au nom de ses sœurs, consent à la demande de restitution des îles de Billancourt à leur légitime propriétaire :

Les fonctionnaires reconnaissent en mars 1781 que leur arrêt n’avait « pas été rendu dans une entière connaissance de cause ». Par un arrêt du 10 avril 1781, Le roi suit l’avis de ses tantes et rend les îles à l’abbaye de Saint-Victor. L’île Seguin revient donc dans le giron du domaine de Billancourt. Tout rentre dans l’ordre. On connait la suite de l’histoire…

Pourquoi Renault n’aurait probablement jamais construit sur l’île Seguin

Et si Mesdames de Bellevue avaient fait la sourde oreille ? Si l’île Seguin avait basculé à Meudon ? Réécrivons un peu l’histoire. Attention, nous entrons dans la fiction :

À la révolution française, les communes sont créées. Le domaine du château de Bellevue est rattaché à la municipalité de Meudon, avec ses îles. L’île Seguin devient administrativement Meudonnaise.

Un siècle plus tard, un industriel de la commune voisine, Louis Renault, y achète des terrains. Il y installe dans un premier temps des activités sociales pour ses ouvriers : jardinage et sport. Il devient vite propriétaire de la majeure partie de l’île.

Mais vers 1922, il ne fait aucun mystère de son intention d’y établir une usine. Or l’île est juste sous les fenêtres de milliers de Meudonnais qui résident sur le coteau. La « belle vue » est gravement menacée. C’est une levée de boucliers**.

Des associations de sauvegarde s’étaient déjà constituées lorsque Billancourt avait commencé à s’industrialiser. On pense à Georges Gallice, dont nous avons déjà parlé, meudonnais, administrateur de la S.A. Immobilière du parc de Bellevue et propriétaire sur l’île. Il devient un des animateurs d’une association de défense. Gallice se bat pour « garder le paysage… et écarter les bruits et la fumée qui ont si tristement affligé les habitants de Bellevue ». À titre personnel, il refuse de vendre sa parcelle à Louis Renault (il ne cèdera jamais).

La municipalité de Boulogne avait laissé l’industrie s’installer et fermé les yeux sur les désagréments, car Renault fournit déjà beaucoup de travail à sa population. Ce n’est pas le cas de la municipalité de Meudon, ville plus bourgeoise, jalouse de sa situation et qui ne tire jusqu’à présent aucun profit de la présence de l’industriel.

Les associations meudonnaises et des résidents de Bellevue influents font pression sur leur municipalité pour s’opposer aux projets de l’industriel.

Renault, de son côté, cherche l’appui des autorités mais essuie un refus en août 1928 par la direction de l’Extension de Paris : « Les terrains de l’île Seguin sont entièrement réservés pour la création d’espaces libres publics ». Louis évoque le rôle déterminant de Renault durant la Grande Guerre, le poids économique de l’entreprise et les recettes fiscales. Il menace de faire des demandes d’indemnisation colossales si on cherche à l’exproprier.

Il s’apprête à passer outre et inaugure en 1928 le pont Daydé, prérequis au début des grands travaux.

Mais en juin 1929, le tout nouveau maire de Meudon, Joseph Loiret, met à exécution une promesse de campagne en prenant un arrêté interdisant purement et simplement l’établissement d’industries sur l’île. Cette fois, c’est le coup d’arrêt pour Renault. Les résidents de Bellevue ont gagné. Renault devra chercher de la place ailleurs.

La légende de l’île Seguin n’aura pas lieu.

Alors, à quoi ressemblerait l’île Seguin aujourd’hui ? Difficile de répondre.

L’île Seguin serait peut-être couverte de maisons et de jardins, à l’image des maisons du coteau. Les restaurants au bord de l’eau s’y seraient installés, le tir au pigeons aurait laissé la place à un stade ou à un parc arboré. Peut-être l’île Seguin ressemblerait-elle à sa voisine, l’île Saint Germain ?

Mais… qui sait ?


* D’autant que ce n’est pas la première fois : en 1680 l’île Seguin avait été adjugée, par erreur, par les commissaires des droits royaux à un certain Dauzits. L’abbaye avait contesté. Louis XIV avait rétabli les droits de l’abbaye sur l’île et alloué à Dauzits 4.200 livres sur le trésor royal à titre d’indemnité.

** Aujourd’hui encore, la bétonisation programmée de l’île Seguin donne surtout de l’urticaire à ceux dont les fenêtres dominent l’île : les résidents du coteau de Meudon.

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