Salmson, la deuxième usine

Attention, comme pour les trains, une usine peut en cacher une autre !

La mémoire industrielle de Billancourt a beau être remplie de l’écho assourdissant des forges de Renault, de ses presses et chaines de montage, il n’empêche : la Société des Moteurs Salmson, dit plus simplement « Salmson », fut entre 1912 et 1962 le deuxième employeur de Billancourt et s’illustra brillamment dans les domaines de la motorisation et de la construction aéronautiques, dans les automobiles de compétition et haut de gamme.

Mais qui sait aujourd’hui que la résidence privée « Salmson Point du Jour » dite « Résidence Pouillon » a été bâtie sur les terrains de cette grande usine ?

Petit retour en arrière : nous sommes au tout début du 20ème siècle. En cette période de grande émulation parmi les avionneurs pour la mise au point du plus lourd que l’air, rien n’est envisageable sans une propulsion convenable pour dépasser l’étape du planeur et acquérir l’autonomie du vol.

L’automobile dispose bien de moteurs puissants, mais ils sont trop lourds pour les frêles machines volantes. Les pionniers de l’aviation doivent se contenter de moteurs tout juste assez puissants et légers, dangereusement fragiles et peu autonomes, ne leur permettant d’effectuer que des bonds. Difficile dans ces conditions d’éprouver des solutions et de percer les secrets du vol. L’aviation piétine.

Heureusement, la technique des moteurs fait des progrès considérables en 1907 grâce aux frères Seguin ( ! ), Esnault-Pelterie (à Billancourt) ou Levavasseur et son « Antoinette » qui équipe le Voisin de Farman, celui du 1er kilomètre bouclé.

Une ère nouvelle, riche de promesses s’ouvre pour l’aviation naissante.

Emile Salmson (1858-1917), un ingénieur et industriel parisien fabriquant des pompes est enthousiasmé après sa visite au « salon international de la locomotion aérienne de Paris », en décembre 1908. Il souhaite relever le défi avec la perspective d’un marché porteur et se lance dans l’aventure.

N’étant pas expert en motorisation, il fait confiance à deux ingénieurs de chez Westinghouse qui proposent leurs services : Georges Canton et Pierre Unné.

Grand bien lui en prend. Leur premier moteur, type A, sort en 1910. Salmson se trouve alors bien placé par l’excellente réputation de ses produits mais n’apporte rien que du déjà connu.

Le bond en avant, celui qui va permettre de concilier puissance et légèreté, vient en 1911 avec un premier moteur en étoile, une architecture novatrice.

Les deux ingénieurs choisissent le refroidissement par eau et se démarquent ainsi de leurs concurrents. Le succès est au rendez-vous et les 280 CV sont atteints dès 1912. Dès lors, Emile Salmson ne fait pas les choses à moitié : finis les étroits locaux de Paris, l’aventure de Billancourt commence en 1912 au 3 avenue de Moulineaux (Pierre Grenier) . Elle va durer 50 ans.

La jeune S.M.S. se dote de bureaux d’études, de grands ateliers, de bancs d’essais où elle ne cesse d’expérimenter et d’innover. Cette politique va être payante.

La supériorité des moteurs Canton-Unné est démontrée avec éclat lors de la saison sportive de 1913. Louis Gaubert sur biplan Farman, Henri Brégi puis René Moineau sur biplan Breguet, François Molla sur biplan Lévèque remportent toutes les épreuves de fond à Monaco.

Puis c’est la guerre, et les commandes de l’état transforment l’usine de façon spectaculaire. Près de 1000 moteurs sont fabriqués en 1915 contre 200 en 1914.

En 1916, à la demande du gouvernement, Salmson devient fabriquant d’avions.

Epuisé physiquement et moralement, Emile Salmson meurt en 1917. Louis Renault tente en vain de mettre la main sur son empire.

A ce moment là, la SMS, sur le site de Billancourt, emploie plus de 4 000 ouvriers, contre 50 à la veille de la guerre !

L’extension est considérable : en 1918, l’usine atteint une superficie de 72 000 m2, soit 10 fois sa taille d’origine.

Après la guerre, la reconversion est difficile, toutes les commandes militaires ayant disparu.

Mais dès 1918, Salmson va s’illustrer avec son biplan 2A2 au rayon d’action inégalé en devenant le premier avion sur les lignes aériennes de Pierre-Georges Latécoère, celles de la mythique Aéropostale à Toulouse, vers l’Espagne, le Maroc et l’Algérie.

Mais en cette époque de vaches maigres, les motoristes Renault, Gnôme et Rhône ou Hispano-Suiza seront ensuite souvent préférés à Salmson pour les vols de longue durée sur gros appareils.

De beaux succès sont cependant au rendez-vous avec des records de distance, d’endurance ou d’altitude où s’illustrent les très médiatisées Maryse Bastié, Léna Berstein, Margarete Fusbahn, Hélène Boucher. Pas moins de 15 records du monde !

A gauche : Maryse Bastié détentrice du record en vol de 37 h 55, le 3 septembre 1930 sur un Klemm L 25 équipé d’un moteur Salmson.

A droite : Hélène Boucher détentrice du record d’altitude à 5 900 mètres, en août 1933 à bord de son avion Mauboussin Corsaire M120 à moteur Salmson.

Comme Gabriel Voisin, afin de pérenniser leur entreprise les repreneurs de la firme se lancent dans la fabrication d’automobiles et optent pour la technique avant-gardiste du double arbre à cames en tête pour leurs bolides de compétition. La croix de St André sur la calandre du radiateur devient l’emblème de la marque.

Le succès est encore cette fois au rendez vous et ouvre à Salmson le marché de la voiture de luxe avec la série des S4 :

  • 1929 : la S4 de 7 CV
  • 1932 : la S4-C de 8 CV
  • 1934 : la S4-D de 9 CV…

…des modèles se déclinant en sportives, Grand Tourisme, cabriolets, berlines…toujours plus innovants, plus aérodynamiques, plus élégants, autant d’étapes de la brillante période automobile chez Salmson durant l’entre deux guerres.

Les lendemains de la seconde guerre mondiale se révèlent également difficiles car les bombardements, l’augmentation du cout du travail mais aussi, il faut bien le dire, le manque d’innovation vont sonner l’heure du déclin. Et puis, l’époque est à la voiture populaire. Salmson ne négocie pas le virage.

Elle propose cependant en 1950 une superbe « Randonnée » puis, en 1953-1957, une série de sublimes « 2300 » qui se déclinent aussi bien en sportives qu’en berlines, diversement carrossées par les plus grands mais dont la production est trop faible faute d’acheteurs.

En 1957, le département moteurs, depuis longtemps moribond, ferme. La reprise de la SMS par le Comptoir National du Logement n’empêche pas la faillite en février 1962.

Un vaste ensemble immobilier va désormais remplacer les usines : ce sera l’objet d’un autre post.

Que reste t’il aujourd’hui de Salmson ? Un nom prestigieux synonyme d’excellence, des automobiles de légende qui font le bonheur des collectionneurs, et quasiment plus aucune trace à Billancourt. Comme pour Renault d’ailleurs qui tenta si souvent de faire main basse sur ce trop brillant concurrent.

…et puis ce parfum indéfinissable d’une époque où voler était encore une aventure et où les voitures avaient une sacrée allure.

Le nom de la marque « Salmson » existe toujours à travers la « société d’application mécanique Salmson » de Crest et l’entreprise familiale « Wilo Salmson » de Laval qui produit des pompes.

Un retour aux sources en quelque sorte, si vous voulez bien nous accorder cette petite facétie !

Photo d’en-tête : douze avions en voie d’achèvement – Janvier 1918 – Billancourt _ BDIC

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