Le Select, restaurant chic des années folles

Au début du XXème siècle, une clientèle aisée pouvait s’offrir au Select, restaurant chic et romantique de Billancourt, un bon repas sous les frondaisons du bord de Seine, face à l’île Saint-Germain.

On y aurait volontiers réservé deux couverts en amoureux, un soir d’été, autour d’une bonne bouteille. On le trouve à 250 mètres du pont de Billancourt à l’angle du quai et de la rue Nationale. Les touristes parisiens qui descendent la Seine n’ont que deux pas à faire pour déjeuner dans ce «  rendez-vous de la clientèle sélect « . On sait que Louis et Marcel Renault y étaient des habitués.

Les publicités, nombreuses dans la presse parisienne, vantent en 1934 sa  » cuisine de jadis  » avec, au menu, filets de sole, rognons fermière ou poulet catalane et sa « cave impeccable« .

« Les fameux petits choux à la crème, spécialité de la maison, restent dans la mémoire de ceux qui y ont goûté » écrit en 1934 un critique du journal « Aux écoutes » qui qualifie le Select de « refuge exquis par les chaleurs actuelles, tant dans la grande salle en fer à cheval si agréable avec ses vues sur le parc, que dehors aux petites tables« 

Franchissons le portail et entrons dans les jardins:

Au village de Billancourt, nous avons cherché et trouvé les fragments de son histoire. Une fois tout remis dans l’ordre, à la façon d’un puzzle, nous vous livrons le résultat.

Léon et Jeanne Charrié

L’histoire commence en 1891, Henri Léon Charrié et son épouse Jeanne Cardi habitent à Biarritz lorsqu’ils perdent tragiquement leur fille unique de trois ans. Ils décident de changer de vie et montent à Paris. Ils ouvrent en 1897 un restaurant au bord de la Seine, près du pont de Billancourt. A l’époque la ville est essentiellement verte et résidentielle. Ils le veulent raffiné et à la mode. Ce ne sera pas une guinguette de plus, mais un lieu chic. Louis Charrié, son jeune frère limonadier, habite avec eux.

Le restaurant porte d’abord le nom  » Léon’s « , du prénom de son propriétaire. Sur cette photo, Il affiche « American luncheon bar  » (« Bar déjeuner américain »). Le nom définitif « Le Select » est adopté vraisemblablement vers 1903.

Léon Charrié ne profite pas longtemps de son affaire car il meurt au Select le 17 juillet 1905 à l’âge de 49 ans seulement, laissant Jeanne seule à 37 ans.

Les bâtiments du Léon’s étaient trop exigus. On construit alors ce bâtiment élégant aux larges toitures à double pente avec un nouveau portail d’entrée. Le Select a maintenant de l’allure et propose des chambres d’hôtel.

Jeanne se remarie en 1907 avec un marchand de vin en gros, Louis Ernest Richardière. Mais c’est elle qui tient le restaurant. En 1911 elle a embauché son frère Etienne Cardi, sommelier, auquel elle confie la cave et son beau-frère, Georges Gras, chef cuisinier. Les affaires semblent bien marcher car on ne compte pas moins de six domestiques.

En 1926, Jeanne a près de 60 ans et a probablement passé la main à son frère Etienne qui range son taste-vin pour devenir le gérant. En 1927, un nouveau chef de cuisine, M. Timonier, est nommé et la réputation du Select semble s’envoler.

Alors que Billancourt est sortie de la Grande Guerre fortement industrialisée, Paris connait une période de bouillonnement culturel et d’insouciance. C’est le début des « années folles » et le Select est parfaitement au diapason.

Quand le magazine Vogue parlait du Select

L’influent magazine « Vogue », emblématique de cette période, nous donne sa vision de « l’élégant Select » dans un article d’août 1927 :

….nous rendrons visite à notre proche voisin, l’élégant  » Select  » du quai de Billancourt. Eh oui ! un établissement de ce nom dans cette ville d’usines, et là est précisément peut être le côté piquant de la situation…..Le petit restaurant du  » Select  » ouvre, au milieu de cette contrée de fer et de charbon, une oasis de fraicheur joliment paradoxale. On y dine sous les pavillons de toile rayée, aux lueurs des douces bougies, sur un fin gravier autour d’une vasque de gazon et de fleurs qui prend une teinte de miel sous l’éclairage des nuits d’été…..Cependant grincent sur le pont de Sèvres tout proche les perches étincelantes des tramways électriques ; les camions passent lourdement sur le quai….

Un beau moment de poésie industrielle. Aura-t’il suffit à convaincre une clientèle qui connut le  » Select   » sous des jours autrefois plus rieurs (merci monsieur Renault) ?

La réputation du Select s’étend au delà des frontières car on y trouve des critiques élogieuses jusqu’au Chicago Tribune en 1928.

Tout près de la Seine

On pouvait s’y rendre depuis le débarcadère des « Bateaux Parisiens » qui se situait juste en face …

…mais il y a fort à parier que les clients préféraient s’y rendre en automobile :

1936, c’est le front populaire. Les ouvriers font la grève générale et occupent l’usine Renault. Le restaurant, lui, maintient son cap. Jeanne et Louis sont toujours au 16 du quai de Billancourt, mais le patron a changé, il se nomme Antonin Combet et y réside avec femme et enfants. Ils sont entourés par Marcel Grange, le cuisinier, et Jean-Pierre Etchebest, le sommelier.

Le Select est réquisitionné par les allemands

La seconde guerre mondiale approchant, le Select doit affronter des heures sombres. Jeanne perd sa deuxième fille, Germaine Richardière, en 1939. Elle n’a pas 30 ans et est tout juste mariée.

Après la défaite, la France est occupée. Les allemands sont à Billancourt et dirigent l’usine Renault. Le Select est réquisitionné et devient, à partir du 15 novembre 1940, une  » soldatenheim  » (foyer du soldat), un établissement dédié à la détente des troupes dans les territoires occupés.

Après la libération, Louis Richardière meurt en octobre 1945. Jeanne est à nouveau veuve. En 1946, elle est toujours recensée au 16 du quai de Billancourt (tout juste rebaptisé « quai de Stalingrad »), avec sa nièce, coiffeuse. Le Select rouvre la même année et on trouve des publicités pour le restaurant jusque dans le Herald Tribune.

Les dernières années du Select

Jeanne Cardi, meurt à son tour le 28 avril 1957 à l’âge de 89 ans. Elle aura porté le Select de Billancourt durant un demi-siècle et réussi à préserver cet art de vivre raffiné et bien français au beau milieu de la noirceur des usines et de la guerre.

Le Select ferme finalement ses portes en 1959, deux années après la mort de Jeanne. Le bâtiment disparait des vues aériennes en 1960.

Aujourd’hui, l’angle du quai de Stalingrad et de la rue Nationale a perdu de son cachet et ne voit plus guère passer que des voitures en route vers Paris, le long de hautes barres d’immeubles.

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