La maison du prince polonais

Regardez bien cette photo. Nous ne sommes qu’à 200 mètres de la place Marcel Sembat. Surprenant, non ?

Cette maison étonnante est l’une des belles villas disparues du village de Billancourt que nous vous présentions récemment. Il y a encore quelques semaines, nous ne connaissions son existence que par l’historien Penel-Beaufin qui parle en 1905 d’une certaine « villa de la Feuillée » et par l’historien Couratier qui évoque, en 1962, une « maison du prince polonais ». Mais comme d’habitude, les deux hommes ne donnent guère de précisions et encore moins de photos.

Nous avons déniché cette photo, non datée et non localisée, il y a quelques semaines dans les archives de l’association Renault Histoire avec pour seule légende: « le cercle ». Et, vous vous en doutez, si la photo était dans les archives de Renault c’est parce que Renault avait acheté le terrain, comme beaucoup d’autres propriétés de Billancourt !

Les seules vues dont nous disposions jusqu’alors étaient des cartes postales du début du XXème siècle qui montrent bien peu de choses. À l’époque nous ne l’avions d’ailleurs pas encore identifiée.

La villa était au 135 route de Versailles, aujourd’hui angle de la rue Heyrault et de l’avenue du général Leclerc. Elle était entourée un parc de plus d’un hectare qui s’étendait jusqu’à la rue du Vieux Pont de Sèvres où se trouvait une autre entrée. Le parc magnifique comporte de grands arbres et une belle pièce d’eau. Du côté de l’avenue du général Leclerc, on peut y voir des dépendances, probablement une écurie et une remise.

Pourquoi un prince polonais ?

Tout commence avec un certain M. Heyrault né en 1787, notaire à Paris, qui acquiert au début du XIXème siècle un grand terrain de M. Rossé, capitaine de gendarmerie, proche du marché actuel et en bordure du lotissement Gourcuff. Il perce la rue qui porte aujourd’hui son nom. Il vend une partie de son terrain et conserve le reste pour son propre usage. Heyrault devient conseiller municipal de Boulogne et contribue à la défaite du maire Guillaume qu’il critiquait pour son inaction face à la grande épidémie de choléra de 1832. Heyrault meurt à Billancourt en 1834. À cette date, la maison n’existe pas encore.

La propriété est acquise par le comte Tadeusz Antoni Mostowski, un polonais exilé depuis deux ans en France. Cet ancien sénateur avait été nommé ministre de l’intérieur et de la police de Pologne par le tsar Alexandre de Russie. Il dut quitter la Pologne, à l’image de Frédéric Chopin et de 10 000 autres réfugiés artistes, intellectuels ou propriétaires, suite à l’échec de l’insurrection de 1830 qui avait tenté de mettre fin à la tutelle russe. Le choix de la France était bien naturel, il y avait résidé durant la révolution française (et y avait même été arrêté à trois reprises). Il était un familier de Condorcet et avait même collaboré avec Napoléon. Le comte Mostowski meurt dans sa propriété de Billancourt en 1842, à 76 ans, laissant deux filles.

La même année, sa fille, Roza (ou Rozalia) Mostowska, épouse à Boulogne un autre exilé polonais : le prince Eustachy Sapieha (1797-1860). Issu d’une très ancienne famille polonaise, celui-ci avait vu ses biens confisqués en raison de son refus d’obéissance au tsar Nicolas Ier , roi de Pologne. Il est étroitement associé à l’hôtel Lambert, siège du centre politique et culturel de la diaspora polonaise en France. Le prince Sapieha meurt en 1860 et la princesse quatre ans plus tard, à Billancourt.

C’est durant cette période polonaise, entre 1834 et 1860, que la maison est construite puisqu’elle apparaît clairement sur le cadastre de 1860. Nous avons retrouvé le jardinier de la princesse Sapieha, Louis Thibault, dans la liste des membres de la Société Impériale et Centrale d’Horticulture. Il est probablement le créateur du jardin.

La maison connait divers propriétaires, selon les informations que nous avons récupérées aux archives. Avant 1865, on y trouve un certain Louis Joseph Hurbain. En 1865, elle passe entre les mains d’un certain Augustin Gendrin, médecin à Paris. La maison traverse les bombardements de la guerre de 1870. Puis en 1892 elle devient la propriété d’Henri Heurtault, un parisien, qui la revend vers 1897 à Aimé Nicolas Constant Aubert un employé de commerce boulonnais qui y résidera 30 années. En 1905 on la connait sous le nom de « La Feuillée ». Il nous est bien difficile d’en savoir davantage sur ces personnages.

Le Cercle des Usines Renault

C’est le 27 novembre 1925 que la société Renault, dont l’usine a atteint des proportions gigantesques, achète la propriété d’Aimé Aubert, alors très âgé (il mourra à 99 ans). Plutôt que de raser la villa et installer des ateliers, comme à son habitude, Renault la conserve et y déménage le Cercle des Usines Renault (préalablement installé dans la villa Fountaine dont nous parlerons un jour). Créé à l’issue de la première guerre mondiale par Louis Renault, le Cercle était une sorte de club de détente à l’usage des cadres et agents de maîtrise de l’usine. Le numéro du magazine « Prise Directe » de 1939, ci-dessous, nous décrit ce qu’on y trouve:

« …Il y dispose d’un parc ombragé, d’une bibliothèque et d’une salle de lecture, de salles de culture physique, de billards et de jeux divers ….Le Cercle continue à jouer son rôle : détente et distractions »

Bombardement

La villa disparait des photos aériennes en 1945, vraisemblablement détruite par les bombardements alliés de 1942 ou 1943. Sur la photographie, seuls subsistent les murs. Le Cercle des Usines Renault déménagera rue des Abondances et on bâtit deux nouveaux bâtiments. La pièce d’eau sera encore visible sur les photos aériennes de 1960 et le parc semblera préservé jusqu’en 2000.

Un vestige inattendu

En consultant les images satellites de l’IGN de 2003, nous faisons une observation surprenante : Le terrain est entièrement en travaux, on y bâtit les immeubles actuels… sauf un bout du parc. Pourquoi avoir préservé ce bout de jardin ? Une hypothèse nous traverse l’esprit : et s’il restait quelque chose aujourd’hui ? Nous décidons de nous rendre sur place. Nous passons outre les portes verrouillées, entrons dans le jardin de la résidence et là … nous trouvons un magnifique séquoia de plus de 20 mètres de haut. Aucun doute, nous avons bien là un vestige de la propriété du prince polonais, que les bâtisseurs modernes ont eu la bonne idée de conserver.

Les vestiges du vieux Billancourt ayant échappé à l’industrialisation et aux bombardements sont rarissimes. C’est une magnifique surprise de tomber sur l’un d’eux, fusse un seul arbre !

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