L’abbé Gauthier contre les mauvais Esprit

Nous sommes en 1762, Louis XV règne à Versailles. L’abbé Antoine Gauthier, curé près d’Angers, quitte l’Anjou à cheval en direction de la capitale pour une affaire importante. Après trois jours de voyage il traverse le pont de Sèvres et se présente à la porte de la ferme de Billancourt. Il demande à être reçu par le propriétaire mais on le repousse sans ménagement.

L’abbé se présente à nouveau quelque temps plus tard. Cette fois le concierge a la bonté de l’introduire mais mal lui en prend, car apprenant la chose, le propriétaire chasse à nouveau l’abbé et congédie purement et simplement son concierge !

L’abbé Gauthier n’est décidément pas le bienvenu à la ferme de Billancourt. Pourquoi ?

Revenons sept ans en arrière, le 7 mai 1755. Barthélémy-Etienne Gauthier, propriétaire de la ferme de Billancourt, meurt à l’âge de 75 ans, sans descendance.

Barthélémy Gauthier déshérite sa famille

Son testament est lu devant notaire et les dispositions qu’il contient sont très attendues. La majeure partie de l’héritage est, bien sûr, la ferme de Billancourt, un domaine évalué à 150 000 livres et qui s’étend sur plus de 110 hectares. Dans son testament, Barthélémy écrit :

« Je les laisse à messieurs Esprit, l’un maître des comptes et l’autre major des carabiniers, ainsi qu’à leurs trois sœurs pour en jouir entre eux à parties égales« .

Mais qui sont donc ces messieurs Esprit, légataires universels à parts égales, qui ont hérité de la ferme de Billancourt ? Nous les avons retrouvés. Bénigne Jean Esprit (1702-1790), a 53 ans à la date du testament, il est maître des comptes à Paris et seigneur de Beaulieu, il a repris la charge de son père. Son frère, Etienne Esprit de Saint-André (1706-1798), 49 ans, dit « le marquis de Saint-André » (pourquoi marquis ?), est major des carabiniers, débutant mousquetaire sous Louis XV, il accumulera 38 ans de services et 18 campagnes. Des trois sœurs Esprit mentionnées, nous n’en avons identifié que deux : Marie-Jeanne (1705-1771) et Françoise-Félicité (1702-1785).

Les membres de la famille Gauthier ont du être stupéfaits, il sont purement et simplement spoliés ! Pas tout à fait, toutefois, car on y lit également :

« Je laisse à mes parents quoique très éloignés et très pauvres établis à Beaupréau en Anjou… que je n’ai jamais vus et que je ne connais… une somme de 3 000 livres … je ne connais de ce nombre un prêtre de mon nom … je ne sais s’il est encore vivant ».

Quelle générosité ! Surtout quand on lit plus loin que cette somme est abaissée à 500 livres ! Ces « parents très éloignés » sont en réalité un oncle et un cousin directs. L’oncle s’appelle Antoine Gauthier, notaire à Beaupréau en Anjou, et le cousin, son fils, prêtre. Et ils sont tous deux bien vivants et sont la seule famille proche du défunt.

Or les lois sur la succession, à cette époque, sont formels : les quatre cinquièmes des biens propres (hérités) doivent revenir aux héritiers du sang. Barthélémy le savait probablement car on voit qu’il cherche, dans son testament, à justifier sa décision. Il nie d’abord le caractère de bien propre de la ferme :

« Je ne tiens point cette terre à titre d’hérédité, mais en vertu d’un arrêt du conseil d’état qui m’ont subrogé au lieu et place de ma mère et mon père » (moyennant paiement).

Or clairement la terre de Billancourt a été héritée à la mort de son père*. Ensuite, le testament cherche à légitimer le choix de la famille Esprit en invoquant un lien de parenté avec eux :

« Madame Bidal, leur grand-mère, était ma cousine issue de germain et de même nom que moi. »

S’il est vrai que la grand-mère des frères Esprit s’appelait Madeleine Gautier, ce nom était courant. Au Village de Billancourt, nous n’avons pas pu confirmer ce prétendu lien de parenté, et la justice n’en a, semble-t-il, fait aucun cas.

Dans son testament, Barthélémy Gauthier révèle également :

« Ma raison de la préférence sur cette famille est que j’ai des obligations à feu leur père« .

On ne sait pas du tout quelles obligations Barthélémy avait à l’égard de Jean-André Esprit, maître des comptes à Paris. Son testament ne les détaille pas.

Il nous semble également qu’il faille ajouter d’autres raisons à ce choix, qui tiennent davantage à la personnalité de Barthélémy. Son père, Etienne Gauthier, propriétaire de la ferme depuis 1690 était issu d’une famille de charpentiers angevins. Barthélemy, lui, né à Paris, était colonel de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, capitaine aux carabiniers du roi et recevait la « bonne société » dans le pavillon luxueux qu’il avait fait construire. Surtout, il se faisait appeler « monsieur de Billancourt », comme on peut le voir dans de nombreux actes, et sans détenir le moindre titre de noblesse.

Barthélémy Gauthier signait toujours « Billancour »

Bref, disons-le, « monsieur de Billancourt » était snob.

Antoine Gauthier obtient gain de cause

Antoine Gauthier, tout notaire qu’il est, connait le droit et décide de le faire valoir. Il entreprend une action en justice contre les frères Esprit pour récupérer ce qui lui revient. Une âme généreuse et anonyme le soutiendra, lui et ses enfants. Les frères Esprit, eux, ne comptent pas se dessaisir du domaine de Billancourt et comptent sur son manque de moyens financiers et d’appuis dans la société parisienne. La guerre de succession est ouverte.

L’héritier porte l’affaire devant les Requêtes du Palais. La justice tranche, dès l’année suivante. Un arrêt du 2 septembre 1756 donne raison à Antoine Gauthier et lui restitue les quatre cinquièmes de la ferme de Billancourt. La victoire est de courte durée car les frères Esprit font appel de la sentence immédiatement et demandent à surseoir à son exécution. Antoine Gauthier s’oppose à ce sursis, sans succès. Les légataires universels peuvent donc jouir seuls du domaine encore quelques années, sous les yeux de l’héritier.

Pour prolonger les tracasseries, les frères Esprit traduisent Gauthier en 1757 devant le Conseil du Roi, à l’occasion d’une formalité exigée par l’abbé de Saint-Victor. La demande n’étant pas fondée, cette procédure aboutit à un non-lieu. Ils se retournent contre le Parlement, leur juge naturel.

Le temps passe et le notaire de Beaupréau finit par mourir sans avoir pu mettre le pied à Billancourt. Le combat est repris par ses deux enfants : l’abbé Antoine Gauthier (1709-1777) (oui, c’est le même prénom), et sa sœur Marie-Thérèse.

Les Esprit perdent en appel et enveniment la situation

L’appel des Esprit à la sentence de 1756 est finalement jugé le 7 mars 1761. L’appel est rejeté et le jugement en faveur de l’abbé Gauthier et sa sœur est confirmé : la justice reconnait leur droit aux quatre cinquièmes du domaine. Et c’est sans doute pour faire valoir cette décision que l’abbé est allé frapper à la porte de la ferme, avant de s’en faire chasser.

La cour ordonne également que les parties retournent devant les premiers juges pour une demande de licitation de la ferme (vente pour liquidation de l’indivision), entraînant à nouveau une cascade de contestations et procédures. La première contestation, trop complexe pour être détaillée ici, porte sur la durée restant au bail emphytéotique.

Surtout, les Esprit demandent à être remboursés par les Gauthier d’une partie des importantes réparations déjà réalisées sur la propriété. La ruse est habile : les Gauthier n’étant pas riches, cette demande vise clairement à les décourager d’exiger leur part du domaine ! Ils refusent, bien sûr, arguant qu’ils n’ont jamais bénéficié de ces réparations ni participé à leur décision.

En été 1762, une visite est ordonnée par la justice, en préparation de la licitation, pour estimer la valeur de la propriété, la façon de la partager commodément, et la valeur des réparations entreprises et celles à faire. Les experts rendent des conclusions que les Esprit contestent. Ils donnent une évaluation des réparations exagérément gonflée et réclament plus de 30 000 livres aux Gauthier !

L’abbé Gauthier contre-attaque.

L’abbé Gauthier exige une indemnisation correspondant aux revenus de l’exploitation qu’ils auraient du recevoir durant ces 7 années perdues. A l’époque la ferme possédait des bergeries, des vignes, des champs de luzerne et de grain et des cultures fruitières et potagères. Cette indemnisation serait soit à évaluer par les experts qui feront la visite, soit un forfait de 12 000 livres, au choix de leurs adversaires. Les Esprit, en juin 1763, répliquent en présentant à la justice un compte d’exploitation déficitaire de 3 000 livres par an, de sorte que, loin de devoir de l’argent, ils réclameraient aux Gauthier 15 536 livres ! Avec raison, les Gauthier refusent et avancement que le calcul doit se baser sur les revenus et non sur les bénéfices ou pertes, estimant qu’ils n’ont pas à être victimes de leur mauvaise gestion. Les Esprit ont en effet largement négligé l’exploitation de la ferme. La propriété était essentiellement pour eux une résidence dans laquelle ils recevaient leurs amis. Ils n’ont jamais affermé le domaine, ce qui, par ailleurs, fait que leurs chiffres sont difficilement vérifiables.

Nous passons sur les autres contestations, procédures et traquenards ourdis par les frères Esprit et dont le seul objectif est de retarder l’inévitable : la vente de la propriété et la dissolution de cette copropriété explosive !

Vente de la ferme et liquidation du conflit

Le labyrinthe judiciaire prend fin le 3 septembre 1764 par la vente de la ferme aux enchères publiques. La propriété, avec ses 25 années restants au bail emphytéotique, est adjugée au sieur Nicolas Charles François de Claëssen pour plus de 40 000 livres. Le produit de la vente est partagé entre les co-propriétaires sur la base des cinquièmes détenus et d’un accord raisonnable pour solder les contentieux, après que la justice ait démontré la mauvaise foi des frères Esprit. L’abbé Gauthier et sa sœur, sortent ainsi de la pauvreté.

La guerre de succession de la ferme de Billancourt aura duré 9 longues années.

On ne sait pas si l’abbé a finalement réussi à remettre les pieds dans la propriété de Billancourt. Il lui aura certainement fallu bien des prières et des chapelets pour endurer la pression de ses adversaires. Il mourra 13 ans plus tard, à 68 ans, dans son village du Marillais, dont il sera resté le curé durant 25 ans.

Etienne Esprit de Saint-André se consolera vite en trouvant un excellent parti pour sa fille : elle deviendra la marquise de Tanlay.



Image d’en-tête : Sigismond Himely – Méandre de la Seine depuis les hauteurs de Bellevue – 1836.

* plus exactement il a hérité des 47 années restant sur le bail emphytéotique contracté par son père en 1790 avec l’abbaye Saint Victor. Un bail emphytéotique est une sorte de location de très longue durée ou une propriété à durée limitée.

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