Le dernier jour du Central, place Jules Guesde

Nous sommes le 2 août 2002, Jacques Chirac est réélu président depuis le mois de mai, la France sort d’un épisode caniculaire. Nous sommes vendredi, veille de départ en grandes vacances. Christiane et Jacqueline fermeront ce soir définitivement le tabac de la place Jules Guesde.

C’est un petit lieu d’histoire qui va fermer à jamais. Le plus ancien commerce au cœur de Billancourt. Le lieu de rencontre de générations entières d’ouvriers et de cols blancs qui venaient s’en jeter un petit dernier, bavarder à la sortie des usines ou s’approvisionner en Gauloises pour la journée de travail.

Ce 2 août 2002, une rédactrice du BBI et un photographe se sont déplacés pour l’occasion. Nous reproduisons ici en partie les témoignages qu’ils ont recueilli.

Les tables sont entassées dans un coin avec les cendriers Cinzano, les chaises et les pieds de parasol. Tout a déjà été vendu à des gens du quartier. Au mur, la moquette fleurie fait apparaitre des taches de gras. La propriétaire, Christiane Cobigo, derrière son comptoir, réserve le grill à croque-monsieur pour son fils. C’est toujours utile.

Christiane le Central en 2002
Christiane Cobigo, propriétaire du Central en de 1981 à 2002. Photo : BBI.

Des habitués défilent depuis le matin pour offrir des bouquets de fleurs aux deux femmes du Central : Christiane, la patronne, et Jacqueline, la « dame des cigarettes ». Christiane est bien heureuse de fermer boutique, après 21 ans sur la place Jules Guesde.

« J’ai acheté le bar tabac en 1981 et j’y ai passé des moments magnifiques. Mais il faut savoir s’arrêter ; Tenir un bar quand on est une femme, ça n’est pas facile. Le secret, c’est à la fois de nouer des amitiés et de savoir tenir les clients à distance. Mais il faut croire que je me suis plutôt bien débrouillée car je n’ai jamais eu de problèmes avec ma clientèle. »

Jacqueline, perchée sur son tabouret, se sent un peu perdue. Voilà 30 ans qu’elle travaille place Jules Guesde :

Jacqueline, à la caisse du tabac le Central en 2002
Jacqueline, la « dame des cigarettes », en 2002. Photo : BBI.

« Je suis arrivée pour tenir le bureau de tabac du Central en 1986. A l’époque, j’étais serveuse dans la brasserie d’à côté et j’adorais ce que je faisais. Mais mes jambes n’étaient plus toutes jeunes et il fallait que je m’assoie. Et puis il y avait Christiane… très différente de moi, à tous points de vue. Mais nous nous comprenons, c’est l’essentiel. »

Certains la surnomment « Simone » en raison de sa ressemblance avec Simone Signoret dans le film « La vie devant soi« . Elle raconte avec sa voix rauque de fumeuse :

« Pensez-donc, les gens du quartier, à force de leur vendre des cigarettes, je les connais par cœur. Ce sont mes p’tits poulets. Ils me racontaient tout : leurs joies, leur misère quotidienne, leur famille, leur boulot. Et moi, dès que j’arrivais ici, je n’avais d’yeux que pour eux. Ma propre vie, je la laissais à la porte. Mon travail, c’était de trouver le mot juste pour les réconforter ».

Et des paquets de cigarettes, elle en a vendu ! Le Central était l’un des plus gros débits de tabac de la région parisienne, certains disent même de France. C’était le seul aux portes de l’usine géante. Des photos anciennes de la grande époque ornent toujours les murs, montrant les rues bondées à la sortie de l’usine.

En 1981, les grandes luttes ouvrières sont déjà derrière et Renault a perdu la moitié de ses ouvriers. L’usine est toujours là mais la clientèle s’est diversifiée.

« C’est vrai quand même que les gens de chez Renault venaient boire le café et acheter des cigarettes, se souvient la patronne. Ils s’arrêtaient chez nous en allant à la cantine ou avant de repartir le soir. Et souvent, le long des 13 mètres du comptoir, les bleus de travail, les blouses blanches et les beaux costumes se mêlaient. Et nous ? Aux patrons, nous parlions patron ; aux ouvriers, nous parlions ouvrier ».

Et puis, en 1992, l’usine a fermé. Christiane ajoute :

« Les clients passaient pour nous dire adieu. Ils partaient vers un nouveau boulot. Ne croyez pas que nous ayons perdu de l’argent. Le quartier s’est tout de suite transformé et nous avons vu arriver des cols blancs, des employés de bureaux. Ils ont délaissé le comptoir pour les tables, surtout à l’heure du déjeuner ».

Il est 20 heures, c’est l’heure de fermer. Le dernier client a laissé son verre vide sur le comptoir, adresse un dernier salut à ses amies, puis sort. On éteint les lampes rococos. Jaqueline en gardera trois pour son appartement boulonnais. On ferme la porte puis on tire les rideaux métalliques. La place Jules Guesde est bien calme en cette chaude soirée d’août. Christiane, des bouquets dans les bras, a hâte de rejoindre sa maison du Lot-et-Garonne.

Après les Courtois, les Tessier, les Jourdain, les Metayer et Cobigo, après 162 années ininterrompues au service des villas et maisons de campagne du Village de Billancourt, puis des générations entières d’employés Renault, il n’y a plus de bar-tabac au cœur de Billancourt.

Quelques mois plus tard, la BRED prendra possession des 162 mètres carrés. Les habitants du quartier trouveront, à leur retour de vacances, un commerce bien plus calme, plus tranquille, presque trop. Ce n’est qu’une étape de la lente mutation du quartier.

Les assoiffés de la place Jules Guesde ont, depuis, choisi entre la brasserie Billancourt et le National, derniers bars de la place. Quant aux fumeurs… ils ont trouvé ailleurs.

Nous avons essayé de prendre contact avec Christiane Cobigo, sans grand succès. Elle doit avoir 80 ans, aujourd’hui.

Et vous, quels souvenirs avez-vous du Central ?

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