Paris nous a volé 500 mètres de berges !

Nous voyons sur cette photo l’ancienne porte de Billancourt, au début du siècle dernier, avec sa grille et son bureau d’octroi. C’était la limite entre Paris et Billancourt. Le pont est l’ancien viaduc d’Auteuil. Vous reconnaissez l’endroit ? Cherchez bien. C’est là où débutent aujourd’hui les voies sur berge. Toujours pas ? Alors comparez par rapport à la photo contemporaine ci-dessous, on reconnait bien l’immeuble haussmannien à gauche. A droite nous reconnaissons la rampe d’accès aux voies sur berge et le pont du Garigliano. Vous y êtes ?

Quai Saint Exupéry
Quai Saint Exupéry. Source Google.

Pourtant, aujourd’hui, la limite entre Paris et Billancourt n’est pas là du tout. Elle est située bien avant, entre la tour TF1 et le périphérique. On nous a volé 500 mètres de quais !!

Le forfait a été commis le 19 mars 1925. Pour comprendre pourquoi et par qui, il nous il faut revenir en 1844.

Cette année-là, Adolphe Thiers, président du Conseil, fait construire un réseau de fortifications qui fait le tour de Paris.  (On peut voir une extrémité à gauche de la photo). L’enceinte est percée de 17 portes qui donneront leur nom aux portes de Paris actuelles (Porte de Saint-Cloud, Porte d’Auteuil  etc…). 

Outre le mur d’enceinte de 10 mètres de haut, le dispositif défensif comprend un fossé, puis un talus en pente douce: la contrescarpe, puis un glacis. On y coupe tous les arbres afin de laisser aux défenseurs une vue large et dégagée sur l’ennemi en cas d’attaque.

Le mur d’enceinte (ou escarpe), le fossé (normalement sec) et la contrescarpe.
On distingue la Seine, derrière, et le viaduc d’Auteuil.  Archives de Paris.

Ce no man’s land militaire de 250 mètres de large est non constructible afin de ne laisser aucun abri à l’ennemi. Il est qualifié de zone « non ædificandi » (non constructible) dans les règlements d’urbanisme de Paris ou parfois « zone unique de servitude militaire » sur les cartes.

L’enceinte et la zone non aedificandi (ici mise en évidence en rouge) figurent sur ce plan de 1866 (plan d’Eugène Deschamps). Les portes de Saint-Cloud et de Billancourt sont cerclées de rouge.

Ces fortifications ont montré bien peu d’efficacité lors du siège prussien de 1870, à cause de l’amélioration de la portée de l’artillerie. Leur démantèlement est envisagé dès 1882, soit moins de quarante ans après leur édification.

Progressivement, la Zone est détournée de son objectif militaire. Des jardins potagers prennent place dans les fossés de Billancourt.

Porte du Point du Jour vue de Billancourt archives numérisées de Paris
Fossés cultivés en potagers à la porte du Point du Jour, vus de la contrescarpe.
On reconnait les mêmes immeubles haussmanniens, au loin. Archives numérisées de Paris

Ailleurs, la « Zone »  voit l’installation de bidonvilles, tout autour de Paris. Les miséreux qui y trouvent abri sont appelés les « zoniers », ou péjorativement les « zonards » (le terme est resté). Au début du XXème siècle, leur nombre s’élève à 30 000. Ils viennent à la fois de la capitale et de la province, chassés par la spéculation immobilière ou par l’exode rural.

Du côté de Billancourt, les berges de la zone sont plutôt un lieu de promenade pour les parisiens qui veulent fuir les attractions du  Point du Jour et goûter au calme de la campagne.

Jean Baptiste François Arnaud-Durbec (1827-1910). « Viaduc du Point du jour, pris hors la porte de Billancourt », septembre 1897. Paris, musée Carnavalet.

Joris-Karl Huysmans, dans sa nouvelle de 1886, « Autour des fortifications », nous donne un aperçu des lieux:

« Je sortis et, traversant le viaduc d’Auteuil, je m’engageai sur la rive droite de la Seine ; la journée était blonde, pâlement ensoleillée, et des points d’or pétillaient dans l’eau verte, dès qu’un nuage écarté laissait filtrer des lueurs. Le vacarme du Point-du-Jour s’affaiblissait ; — je longeais les fortifications, sur la route encore peuplée de guinguettes et de cafés, mais ces établissements devenaient plus campagnards et plus simples, — puis il y avait comme une toute petite rade où naviguait une flottille de canots et un minuscule chantier où ronflait l’équipe en chauffe des express. Je fus soudain confondu : un troupeau de vaches était là, des vaches blanches, marbrées de café au lait et de roux ; »

Des vaches côtoient les promeneurs, vers 1900. Nous étions à Billancourt.

Le Village de Billancourt a également trouvé dans les archives nationales le projet de construction d’un grand champ de tir de 400 mètres de long, au même endroit. Il ne verra jamais le jour.

Le projet de stand de tir de la Réunion des Officiers de l’Armée de Terre et de Mer. Source : Gallica.

Les fortifications sont finalement déclassées par une loi du 19 avril 1919. Les murailles sont détruites progressivement et les fossés comblés.  Au début des années 30, les cartes aériennes ne montrent plus aucun vestige des remparts. Que faire de cette zone démilitarisée ? Faut-il la rendre aux communes limitrophes ? Non. C’est finalement à Paris qu’est rattachée la Zone, par un décret du 19 mars 1925. Les limites de la petite couronne sont donc repoussées à celles de la Zone non ædificandi.

C’est ainsi que nous avons perdu 500 mètres de berges sur la Seine! Le sympathique Trinquet Village, et son fronton basque aurait dû se situer à Boulogne-Billancourt, de même que tous les cours de tennis qui bordent le quai Saint-Exupéry ou les barges qui y sont amarrées.

Bord de Seine 2021 les 500 mètres manquants
Bord de Seine en 2021. Les 500 mètres manquants, de TF1 au boulevard Murat. Google Earth.

Mais ce n’est pas tout, nous avons aussi perdu les terrains sur lesquels seront bâtis le stade du Parc des Princes, les stades Jean Bouin et Pierre de Coubertin ou la piscine Molitor. C’est également sur la Zone que, après la seconde guerre mondiale, on tracera le boulevard périphérique. En tout, c’est 50 hectares que Paris aura pris en 1925 à Boulogne-Billancourt.

Des amateurs pour en revendiquer la propriété, un siècle après ?

4 Replies to “Paris nous a volé 500 mètres de berges !”

  1. Revendiquons le retour à BB de ces 50 hectares, ça offrirait à la jeunesse de BB les aires de sport qui manquent et éviterait à notre maire (bétonneur), de construire un POBB de 5000 places sur un terrain sans aucun dégagement destiné à quelques mercenaires sans attachement à notre ville pour la plupart.

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