Splendeur et misère de Fernand Pouillon

Ce serait l’histoire d’une ascension et d’une chute vertigineuses, celle d’un personnage à la Balzac dont l’opinion publique se délecte tant.

Ce serait aussi l’histoire d’un héritage, celui de cet impressionnant ensemble immobilier de la résidence privée « Salmson Le Point du Jour » dit aussi « résidence Pouillon », brillante synthèse de la modernité et du classique, aujourd’hui admiré et labellisé « Patrimoine du XXème siècle ».

Cette réussite et cette chute sont celles de Fernand Pouillon (1912-1986), son architecte si peu respectueux de la hiérarchie et de la déontologie de ses pairs qu’il aura parfois qualifiés de « galonnés » et de « titrés ». Son aventure est indissociable d’un contexte économique et politique où toutes les destinées semblaient possibles : celui de l’après seconde guerre mondiale où le pays est à la reconstruction (12.5 millions de logements détruits ou endommagés pendant la guerre) et à la construction (effet du Baby-boom).

En 1948, à Marseille, sur le projet de la Tourette, il invente le principe du bureau de coordination de chantier : pour la première fois un architecte pense à la fois en organisateur, en ingénieur et en artiste, c’est à dire en maître d’œuvre.

L’application de solutions techniques astucieuses et ce nouveau mode de gestion du chantier, très efficace, lui permettent d’atteindre le prix de construction le plus bas qui n’ait jamais été. Pour lui, de la juste composition des matériaux et de l’adéquation des formes à leur usage doivent émaner une beauté et une certaine idée du luxe dont ne serait pas exclu le logement de masse (il utilise souvent la pierre de taille). Il se défend d’être un théoricien, un adepte de la virtuosité.

Le personnage est flamboyant, son ascension fulgurante, à l’image de son narcissisme, de son arrogance et de son train de vie.

Il construit beaucoup en Algérie et en Iran durant la période 1952-1955. Il est alors au sommet de son indépendance et de sa fortune.

En 1955, il part à la conquête de la région parisienne où il sait qu’il n’aura pas que des soutiens. Pour parvenir à ses fins, il crée le CNL, Comptoir National du Logement, structure commerciale et juridique qui l’établit, dans les faits sinon dans le droit, en qualité d’architecte et de promoteur, en rupture avec les règles déontologiques du métier. Il veut, dit-il, que l’on puisse acheter aussi facilement son logement que l’on achète son paquet de cigarettes, d’où l’appellation de comptoir.

Ses réalisations:

Autant de chantiers pour lesquels les délais de livraison sont respectés, les prix bas maintenus et où le confort et la beauté ne sont pas pour autant sacrifiés. Ses compositions savantes de tours, barres et plateaux font oublier le caractère monumental de l’ensemble. De telles réalisations sont d’autant plus remarquables qu’elles sont financées par des capitaux privés. Mais ses pratiques des prix bas déstabilisent un univers immobilier aux enjeux importants. Pouillon dérange.

Le projet très ambitieux de la résidence Salmson Le Point du Jour est promis à un succès tout aussi éclatant : en 1957, le CNL acquiert pour une bouchée de pain les 7 hectares des terrains de l’usine Salmson.

Puisque donc, depuis la création de « l’ordre des architectes » sous le régime de Vichy, il n’est plus possible de cumuler les fonctions de promoteur, d’architecte et d’entrepreneur, Pouillon recourt à des “prête-noms” et engage des associés. Certains se révéleront être des escrocs !

Mais cette fois ci, tout ne se passe pas comme prévu. La commercialisation est plus lente, l’argent tarde à rentrer. Le CNL ne possédant pas de fonds propres, les entrepreneurs ne sont plus payés. Pouillon parvient encore quelque temps à sauver les apparences avec la vente de ses biens, mais ne peut éviter la faillite, le scandale, la spoliation des souscripteurs.

Dès lors, une certaine presse ne se prive pas pour tirer à boulets rouges sur ce richissime “dandy” qui aurait construit sa prospérité sur le malheur des « mal logés », un homme trop brillant, trop indépendant pour ne pas avoir suscité la jalousie des médiocres, la crainte des partisans du vite fait mal fait, et le ressentiment de ceux dont il se serait servi sans trop de scrupules.

Circonstance aggravante, Fernand Pouillon est aussi un homme politiquement impliqué par son soutien, en pleine guerre, aux indépendantistes algériens.

Dans ses « mémoires d’un architecte » parues en 1968 Pouillon attribue à Michel Debré, premier ministre du Général de Gaulle et partisan de l’Algérie française, la vindicte dont il fait l’objet comme un avertissement aux libéraux d’Algérie.

Il est arrêté en mars 1961, jeté en prison, radié du tableau de l’ordre des architectes. La suite : un procès à sensation, une condamnation à trois ans d’emprisonnement et son évasion à l’issue de laquelle, conscient de devoir vivre en éternel traqué, il se livre à la justice. Il est le plus lourdement condamné des inculpés.

Durant cette période, l’homme, près du suicide, trouve les ressources pour se reconstruire et se révéler en écrivain de talent dans la fiction avec « les pierres sauvages » et dans ses mémoires où il règle des comptes et tente de réhabiliter son image. Ses mémoires constituent aussi un témoignage très précieux sur la politique du logement dans l’après guerre. Indésirable en France où il a reçu des menaces de mort, Fernand Pouillon poursuivra sa carrière en Algérie pendant encore 20 ans.

Dans cette affaire, il parait parfois bien difficile de démêler le vrai du faux et un certain brouillard couvre encore maintenant les agissements de notre personnage, paradoxal et ambigu par bien des aspects.

Quant à la résidence Salmson Le Point du Jour, commencée en 1958, elle sera achevée pour l’essentiel en 1963 sous l’égide de la Caisse des Dépôts.

Quel est de bilan de cet architecte hors normes dont l’essentiel de l’activité se situe durant cette période si controversée du grand ensemble, un monde tenu à part, éloigné, uniformisé, au caractère impersonnel ? Il réussit assez souvent à mettre en oeuvre le grand idéal : la réalisation de logements de masse dans le cadre d’un projet ambitieux, généreux, un peu utopique, en prise directe avec les grands problèmes sociaux de son époque.

Et puis, demandez donc leur avis aux habitants de la résidence Pouillon. Ils vous diront sûrement combien ils apprécient cet ensemble fait d’espaces ouverts ou fermés, de multiples points de vues et passages monumentaux, de jardins et effets de surprise pour le piéton, sans parler de leur logement spacieux aux baies vitrées généreusement ouvertes sur la ville.

Peut être même vous feront ils l’honneur d’une visite ?


Merci à Nicolas Bataillon, Guilhem Dupouyx, Martin Duplantier et Clément Tricot dont la thèse a généreusement alimenté ce post.

Nous vous invitons aussi à consulter la très belle étude éditée par le ministère de la culture et de la communication, direction générale de patrimoines

Voir également cet article de blog bien illustré, avec des citations de Pouillon.

La photo d’entête vient de Delcampe

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