Les rues disparues du trapèze

Elles avaient pour nom rue Gabrielle, rue Théodore, rue de l’Île, ou rue Gustave Sandoz. Elles ont été fermées brutalement par Louis Renault du jour au lendemain en 1917. A quoi ressemblaient les rues du Billancourt dans lesquelles Louis et ses frères jouaient, enfants ? Tracées par Casimir de Gourcuff vers 1830 pour desservir son « Village de Billancourt », elles n’ont pas résisté à l’ère Renault, les connaissez-vous ?

Curieusement, si la Seine n’avait pas submergé Billancourt en janvier 1910, attirant ainsi de nombreux photographes, nous n’aurions eu que peu d’images de ces quartiers. Ils étaient essentiellement résidentiels, sans commerces, sans distractions et surtout fréquentés durant les beaux jours ou en fin de semaine, par des propriétaires parisiens.

L’avenue du Cours (voir 1) :

L’avenue du Cours ou avenue des Tilleuls, l’axe principal, large avenue arborée et très ancienne, est la seule rue du trapèze qui ait survécu jusqu’à ce jour, sous le nom d’avenue Emile Zola. Nous en reparlerons.

La rue de l’île (2) :

Cette rue, formait la limite ouest du lotissement de Gourcuff. Elle fut nommée ainsi parce qu’elle aboutissait sur le quai, face à l’île Seguin.

A la veille de la guerre de 1914, la municipalité devait transformer cette rue privée en voie publique. Mais la Société Renault acquit toutes les propriétés riveraines puis ferma la rue en 1915 sous le prétexte de sécurité (la France était en guerre et Renault fabriquait des armements). La ville argua le fait que la rue étant ouverte à la circulation publique depuis plus de 30 ans, cela constituait une servitude que les propriétaires ne pouvaient supprimer. Le conflit fut porté devant les juridictions administratives qui bottèrent en touche.

La rue Théodore (3) :

Tracée par Gourcuff et prolongée puis baptisée par le Comptoir Bonnard, propriétaire des lieux en 1855, son nom pourrait provenir de celui d’un petit-fils de Bonnard. Habitées seulement à la belle saison, à l’époque où Billancourt était un lieu de villégiature, ses maisons finirent par l’être en permanence par une population de rentiers et d’employés qui obtint le classement de la rue par le Conseil municipal le 14 mars 1900. Voir aussi notre article « le photographe de la rue Théodore ».

La rue Gabrielle (4) :

Son nom a probablement été donné d’après la fille cadette de Victor Corentin Bonnard, née aux alentours de la date où il acquiert les terrains de Billancourt (hypothèse personnelle). A sa création, Gourcuff l’avait baptisée « rue du Vauxhall » car il avait en projet d’y bâtir une salle de danse. Elle joignait la rue Gustave Sandoz à la Seine. C’est une rue dont on ne sait pas grand chose, probablement parce qu’il ne s’y passait rien ? Elle reprend le tracé d’une ancienne allée de noyers qui joignait le clos de la ferme de Billancourt à la Seine, avant la révolution.

La rue Gustave Sandoz (5) :

Cette rue, en deux parties, tracée initialement par Gourcuff entre la place Nationale et la rue de l’île, s’appelait simplement « rue du Point du Jour », elle n’était que le prolongement de la rue du Point du Jour actuelle. Gustave Sandoz, joaillier connu et dirigeant du syndicat de copropriété, avec Damiens, aménagea cette rue privée. Le maire de Boulogne, Louis-Etienne Liot, accepta en 1891 de donner son nom à cette partie de la rue, mais son successeur Jacques Clément fit enlever ses plaques. Le Conseil municipal décida de classer la rue le 30 mai 1905 et lui rendit le nom de Gustave Sandoz. C’est dans cette rue que la société Renault Frères eut son entrée principale.

La rue Traversière (6):

La rue Traversière existe toujours aujourd’hui, alors pourquoi figure-t-elle dans cette liste de rues disparues ? Parce qu’elle a été amputée d’une bonne moitié de sa longueur. Elle se prolongeait au-delà de la rue de Meudon vers l’ouest, jusqu’à la rue de l’île.

La rue du Hameau (7):

Cette rue constitue l’extrémité du chemin, très ancien, qui joignait Auteuil au vieux pont de Sèvres, en passant devant la ferme de Billancourt. L’autre extrémité est devenue la rue du Point du Jour.

Cette partie était dénommée auparavant « rue de Sèvres ». En 1860, Billancourt fut annexé à Boulogne qui, de ce fait, se trouva en charge de deux « rues de Sèvres ». Le 15 janvier 1865, le Conseil municipal décida de rebaptiser la voie en question « rue du Hameau » parce qu’elle desservait le quartier dit le « Hameau fleuri » qui se prolongeait jusqu’à la Seine. Si nous avons de nombreux clichés du Hameau Fleuri (voir ci-dessous), nous n’avons malheureusement pas trouvé de photo de cette rue du Hameau.

La rue des Pervenches (8) et la rue des Myosotis (9) (Hameau Fleuri) :

Deux allées, la rue des Pervenches et la rue des Myosotis, parcouraient le Hameau Fleuri, un havre de verdure fondé par un certain Auguste Lévêque en 1850, un lotissement calme et campagnard.

Lévêque exige de tous les acquéreurs, par contrat, l’interdiction formelle d’abattre les arbres de leur terrain ou de s’opposer à leur replantation s’ils venaient à mourir. Il était clôturé par trois grilles de fer. Un gardien, employé par la copropriété, en assurait la tranquillité. Les photos de l’époque nous dévoilent son caractère bucolique, ombragé et irrésistible, loin de fracas de la ville. 

Nous avions consacré un article entier sur le Hameau Fleuri en février dernier.

Alors quand et pourquoi toutes ces rues ont-elles disparu ?

Tout s’est passé brutalement un matin de juin 1917, en pleine guerre. Un coup de force de Louis Renault, déclencha « l’affaire des rues Renault » qui changea la physionomie de Billancourt pour toujours. Rendez-vous la semaine prochaine.

6 Replies to “Les rues disparues du trapèze”

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article et les précédents. Etant moi-même très investi dans l’histoire de Billancourt, j’apprécie la qualité et les précisions de vos recherches. Président de l’Accueil des villes Françaises de Boulogne Billancourt, je serais d’ailleurs très intéressé par des échanges sur ce thème
    Raymond JIAN
    06 62 63 94 05

    Aimé par 1 personne

  2. Merci à vous deux de nous permettre d’apprendre l’histoire de notre ville.
    Je ne dirais jamais trop, mon admiration pour vos talents de dénicheur, d’enquêteur, de conteur, … Je suis fier de participer modestement à votre aventure.
    Avec toute mon admiration
    Thierry

    Aimé par 1 personne

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