De bien belles usines

Voilà un drôle de titre. Pourtant comment qualifier autrement ces miniatures qui ornent les courriers de ces industriels, au début du XXe siècle ? C’était des encarts publicitaires, des cartes promotionnelles ou des en-têtes de factures. C’était l’époque de l’industrie triomphante, dans une France inventive et sûre d’elle-même. On devine, derrière ce choix, la décision du patron, fier de montrer son bébé à ses clients. Car il s’agit là autant de publicité que de fierté.

Nous vous proposons aujourd’hui un passage en revue des illustrations que nous avons pu dénicher, ici et là. Et, reconnaissons-le, elles sont plutôt belles ! Elles ne sont jamais signées. On ne saura donc rien de leur auteur. Au delà de leur qualité esthétique, elles ont aussi une valeur historique car, hormis l’Emaillerie Parisienne, ces usines n’apparaissent sur aucune photo d’archives ou carte postale (ce qui est étrange, car elles ont, pour la plupart, dépassé 1900).

L’énigmatique usine E. Fouquet

L’usine Fouquet est un mystère. Localisée au 5 rue Collas (rue disparue), proche du pont de Sèvres, on ne sait pas grand chose sur elle. A part cette magnifique illustration de la fin du XIXe siècle, seule une image promotionnelle vient confirmer l’existence de cette « usine à vapeur modèle », rue Collas. Rien au cadastre, rien au recensement, rien dans les annuaires ou les archives. C’est à croire que l’usine n’a été qu’un projet ou que son existence a été brève.

Le lieu est formellement identifié à Billancourt car sa façade ressemble en tout point à celle de la blanchisserie de la Seine, située au 5 rue Collas, au début du XXe siècle.

E. Fouquet était un fabricant de café et de chocolat, actif dans les années 1880, et dont la boutique était située au 138 rue de Rivoli. Elle affiche « la plus grande vente de café de tout Paris ». On sait que Fouquet avait une usine à Clichy vers 1902 .

La savonnerie Jacotin et Binoche

Cette magnifique gravure ornait le papier à en-tête de cette fabrique située à l’angle des rues des Peupliers et du Vieux Pont de Sèvres (aujourd’hui Marcel Dassault).

À gauche, on remarque une belle maison avec un grand escalier, c’est le 59 rue des Peupliers. D’après les recensements, c’est le domicile de son directeur, Henri Binoche, en 1901, puis celui de son associé, André Jacotin, en 1911. À l’époque, le patron vivait souvent sur place.

L’usine s’est installée à cet endroit en 1868, elle était à l’époque la propriété de Victor Achille Barbaut. Mais la société est plus ancienne encore puisqu’elle remonte à 1810, c’était alors la maison Menuel.

En 1906 elle occupe une surface de 6 000 m², utilise deux  chaudières à vapeur et emploie 50 à 60 ouvriers. Elle fabrique du savon mou pour le dégraissage et le blanchissage et fournit sûrement les nombreuses blanchisseries de Boulogne et Billancourt. Elle produit également de la stéarine pour la fabrication de bougies. La société fait faillite en 1935.

Un lien avec l’actrice Juliette Binoche ? Oui, Henri Binoche était son arrière-grand-père.

Les cirages Bisseuil

Non loin de là, au 63 de la rue du Vieux Pont de Sèvres (Marcel Dassault), proche de l’école Adolphe Thiers actuelle, se tient l’usine Bisseuil, une fabrique de cirages et de produits d’entretien, fondée en 1872. Là encore, l’usine orne le papier à lettres de cette grande fabrique. Il s’agit très probablement du même dessinateur que pour l’usine Jacotin et Binoche, ci-dessus. La façon de traiter les cheminées est identique. Le trait est, encore une fois, très soigné et la scène s’anime également de petits personnages et de voitures à cheval.

Comme pour toutes les usines présentées ici, on remarque que les dimensions sont grandement exagérées, ce qu’un coup d’œil au cadastre nous confirme. Fondée en 1872, elle occupait, en 1905, 3 500 m² et employait 25 ouvriers seulement.

Il faut croire que Lucien Bisseuil (1876-1962), son patron, était particulièrement attaché à cette tradition car on retrouve différentes évolutions de son usine en tête de son courrier durant plusieurs décennies, jusque dans les années 30. Nous avons trouvé des traces de la société jusqu’en 1955.

L’Emaillerie Parisienne

Voici, sans doute, l’illustration la plus belle qu’on puisse trouver. Elle a été réalisée au tournant du XXe siècle pour l’Emaillerie Parisienne, une grande usine de fabrication d’ustensiles ménagers et médicaux. Créée en 1892 par Gabriel Odelin elle était située en amont du pont de Billancourt. La richesse du dessin est remarquable.

Découvrez toute l’aventure de l’Emaillerie Parisienne dans cet article.

Méricant, Maitre Frères et Barrucand

Sur les sites de vente, nous avons trouvé bien d’autres courriers ornés de cette façon. Ils datent sensiblement de la même époque. Les industriels se sont-ils donné le mot ?

Méricant était un fabriquant de machines en 1896. Sa manufacture de cycles, toute en longueur, était installée au 13 avenue des Moulineaux (Pierre Grenier), à l’emplacement des actuels immeubles Pouillon.

Usine de cycles Méricant
L’usine de cycles Méricant, sur une facture de 1924 – Le Village de Billancourt

La confiturerie Maitre Frères, fondée en 1857 par un certain Duval, avait son usine au 70 rue du Point du Jour, non loin du cimetière. Egalement connue sous le nom de la « Confiturerie Parisienne », elle occupait, en 1905, 5 000 m², produisait 6 tonnes de confiture par jour et fabriquait également des conserves et des marrons glacés. Elle a fonctionné au moins jusqu’en 1937.

maitre-freres confitures
Maitre Frères usine
Maitre Frères usine

La fabrique Barrucand était une distillerie d’extraits de fruits et parfums naturels. Elle fournissait les professionnels de l’alimentaire. Fondée vers 1904 par les frères Louis et René Barrucand, rejoints par un certain Wackherr, elle était située aux 31 et 31bis rue de Solferino. Elle était encore en activité en 1925.

Si ces dernières miniatures sont de moins bonne facture que les précédentes, elles témoignent toujours de ce goût pour l’aventure industrielle, dans cette période hyperactive qui la portait en grande estime. Aucune de ces sociétés n’existe aujourd’hui.

Carte des usines

Les conflits sociaux des années 30 mettront un terme à l’idéalisation de l’outil de travail. La montée en puissance de ce qu’on appelle aujourd’hui le marketing, finira par faire disparaitre ce type d’illustration et les en-têtes mettront davantage en avant le produit, jugé plus flatteur.

Qu’en est-il de Renault ? De Salmson ? De Farman ? Les plus grands industriels de Billancourt n’ont pas, à notre connaissance, eu recours à ce genre d’illustration, et c’est bien dommage, vous ne trouvez pas? Heureusement, pour eux nous avons de nombreuses photos.

2 Replies to “De bien belles usines”

  1. très beau travail , contrairement cpa , toutes les vieilles factures et photos ne sont pas encore sortis , il peut y avoir encore des nouveautés et de belles trouvailles

    cordialement

    geneaolgie17

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