La petite maison Art Nouveau du boulevard Jean-Jaurès

C’est une petite maison du Boulevard Jean-Jaurès, près du pont de Billancourt. Coincée et en retrait, entre deux immeubles, on la remarque à peine. Elle essaye de se faire discrète, derrière ses grilles noires. Vous êtes sûrement passé devant de nombreuses fois sans la remarquer. Et pourtant elle a une histoire à raconter.

Conçue en 1905 par l’architecte Charles Lefèvre, elle est connue sous le nom de « maison Dupont« , du nom de son maître d’œuvre, Ph. Dupont. Elle est blottie au n°272, entre le restaurant colombien « El Cafetal » et l’ancienne boutique « Jean-Jacques » de vêtements pour homme (aujourd’hui « Mystic Games »). Elle n’a pas grand chose de remarquable, au premier abord, si ce n’est ce large arc de cercle en briques qui lui fait comme un grand sourcil, au-dessus de la porte d’entrée.

272 bd JJ Maison Dupont 2025
La maison Dupont en 2025 – Alexis Monnerot-Dumaine

Et pourtant, regardez bien la grille ornée d’arabesques, le motif au-dessus de la porte, les détails qui encadrent les fenêtres. Ils traduisent l’alliance du fonctionnel avec le décoratif dans le style « art nouveau ».

Grille 272 boulevard Jean Jaurès
La grille ouvragée. Les panneaux occultants sont récents – Photo : Alexis Monnerot-Dumaine.
Deco 272 boulevard Jean Jaurès
Photo : Alexis Monnerot-Dumaine.
272 boulevard Jean Jaurès
Le numéro est placé dans une forme évoquant, curieusement, un cintre.
Photo : Alexis Monnerot-Dumaine.
Fenêtre 272 boulevard Jean Jaurès
Encadrements de fenêtre en grès de Billancourt. Photo : Alexis Monnerot-Dumaine.

Ces céramiques en grès flammé sont l’œuvre de la fabrique Gentil & Bourdet, située également à Billancourt, au 189 rue du Vieux Pont de Sèvres. Gentil & Boudet ont habillé nombre de bâtiments à l’époque, comme l’opéra de Nancy, le siège de la Société Générale, boulevard des Italiens, ou l’immeuble de la Dépêche du Midi à Toulouse (voir notre article « Avenue des arts décoratifs« ).

La maison Dupont connut son petit moment de gloire lorsqu’elle figura dans le journal d’architecture « l’habitation pratique » en 1906, avec une belle planche en couleurs.

L'habitation pratique 2
L’habitation pratique –
L'Habitation_pratique

Le rédacteur de l’article la concevait comme une « maison à loyer ». Elle devait, selon lui, assurer au banlieusard un certain confort contre un prix modique « par une recherche attentive de matériaux et par leur emploi judicieux ».

« L’Habitation pratique » était une revue mensuelle d’architecture éditée entre 1899 et 1910. Chaque numéro décrivait deux bâtiments d’architecture civile, religieuse ou industrielle, et était illustré par deux à quatre planches.

La couverture était réalisée par le dessinateur en vogue, Alphonse Mucha – Gallica.

Le savoyard Joseph Gavard

Evidemment, au Village de Billancourt on ne peut s’empêcher de fourrer son nez dans les archives, pour chercher le nom de son propriétaire (« Dupont » est le nom du maître d’œuvre, pas du propriétaire). Et nous avons eu une surprise : il s’agit d’un certain Joseph Gavard, un savoyard arrivé à Paris à la fin du XIXe siècle. Joseph Gavard ? Ceux qui nous suivent se souviennent peut-être qu’un Joseph Gavard, savoyard également, était, à la même époque, le cafetier du Café des Amateurs (aujourd’hui café « Coté Rive »), au pont de Billancourt. Serait-ce la même personne ? Non, car on remarque que le nom du conjoint diffère. Une petite enquête généalogique nous révèle qu’ils sont cousins germains, nés de deux frères, à deux ans d’intervalle, dans le village savoyard de Vuiz-en-Sallaz.

D’après l’état civil, son nom complet est Joseph Antoine Gavard la Violette. « La Violette » ne semble pas être un surnom. En 1882, il épouse une parisienne, Justine Eugénie Malingre. De leur union nait une fille : Jeanne en 1884, qui se marie en 1901. A quelle date Joseph et Eugénie arrivent-t-ils à Billancourt exactement et pourquoi ? La présence de son cousin cafetier, à proximité, y est sans doute pour quelque chose.

D’après le cadastre, il acquiert un terrain qui va du n°268 au n°272 actuels (700 m² environ). Le n°268 est un immeuble qui abrite, en 1901, 18 familles (Il existe toujours).

Vers 1905, Gavard fait appel à l’architecte Charles Lefevre et au maitre d’œuvre Dupont pour faire construire sa maison, à l’autre extrémité du terrain: C’est la maison Dupont. Le cadastre nous apprend que la maison n’était pas aussi à l’étroit qu’aujourd’hui : Elle comportait une écurie, une remise et une volière séparés de la maison par une cour ou un jardin. La volière est inhabituelle, Gavard aimait-il les oiseaux ? Ces trois bâtiments disparaitront en 1915 lorsqu’il fera bâtir l’immeuble du n°270 actuel (celui qui a abrité la boutique « Jean-Jacques »).

D’après les recensements, les Gavard ont habité la maison Dupont au moins jusqu’en 1936. Les recensements de 1911 et 1921 nous donnent les noms de Joseph et de son épouse Eugénie. Joseph y est noté comme « rentier » ou « propriétaire ».

Il décède en 1922, laissant la maison à Eugénie. Elle ne reste pas seule longtemps car sa fille Jeanne Henriette Jouannaud, devenue veuve, vient habiter avec elle. Elle y est recensée avec ses enfants, Marcel et André, vers 1931. Eugenie décède dans la maison en 1936, à 82 ans.

Le recensement de 1946 ne nous dit rien : la maison Dupont est-elle vide? A-t-elle été touchée par les bombardements ? C’est possible car Jeannette a déménagé juste à côté, dans l’immeuble du n°270.

Elle décèdera à son tour en 1965 à Boulogne-Billancourt. Son fils Marcel semble quitter Boulogne pour Asnières et Issy.

Qui sont les nouveaux habitants de la maison ? Est-elle restée dans la famille ? Les archives publiques s’arrêtent là. Peut-être sonnerons nous un jour à sa porte ? À suivre, donc. La prochaine fois que vous passez devant le n°272, jetez un coup d’œil. Pour davantage de détails sur la maison, voir le blog « Paseos Art nouveau ».

En bonus

Et puisque vous y êtes, tournez votre regard vers le n°270, à sa droite. Il a aussi été commandité par Joseph Gavard, et construit en 1915 . Dans un style plus « belle époque », plein d’élégance et d’harmonie, il ne manque pas d’intérêt. Décidément, notre savoyard avait du goût.

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