Imaginez, nous sommes sur le quai du point du Jour, à la fin du XIXe siècle, à l’endroit où verront le jour les Squares de l’Avre et des Moulineaux, à côté du cimetière. Sur ce terrain isolé s’installe en janvier 1898 une usine qui nous pompera l’air durant de nombreuses années : une usine à air comprimé (oui, ça existe). Mais que fait une telle usine à Billancourt ? Et pourquoi faire? Elle est la propriété de la Compagnie Générale des Omnibus. Quel rapport entre omnibus et l’air comprimé ?
Au village de Billancourt, ça nous a intrigués. Alors, nous avons enquêté.


La Compagnie Générale des Omnibus est une grande compagnie privée de transports urbains créée en 1855. Elle est titulaire d’une concession délivrée par la Ville de Paris et est l’ancêtre de la RATP.
La plus grande usine de Billancourt
L’ouvrage « Etat des communes » de 1905 concernant Boulogne-Billancourt nous apprend que l’usine a été construite en janvier 1898 sur un terrain de trois hectares. Elle comporte, des générateurs, des ateliers et magasins, des accumulateurs et une forge. Elle est dotée d’une grue électrique en bord de Seine pour charrier le charbon acheminé par bateau.
Les générateurs de vapeur (chaudières), sont au nombre de 16 et peuvent développer 7 000 chevaux, à pleine marche. Ils font tourner les compresseurs qui amènent l’air ambiant à une pression de 77 bars, en trois étapes. L’air comprimé est alors distribué par canalisation à cinq dépôts de tramways, de Sèvres à Montrouge, et aux postes de chargement de huit lignes de tramway. Le surplus et mené à des accumulateurs d’air. Servie par 90 employés, l’usine peut produire 18 mètres cubes d’air comprimé à l’heure.


Au début du XXe siècle, l’usine de la CGO est agrandie pour ajouter des compresseurs et atteint une longueur de 120 mètres. C’est alors, avant Renault, la plus grande usine de Billancourt, plus longue encore que les glacières !

Dans les deux maisons d’habitation, visibles en bord de Seine, au numéro 56 du quai, selon le recensement de 1901, vivent les familles de Fernand Cancel, ingénieur d’usine, de François Bernard, sous-chef de l’usine, d’un concierge, d’un comptable et du responsable de l’entretien.
Tout cela ne nous explique pas le rapport entre tramway et air comprimé.
Le tramway à air comprimé
Les transports collectifs parisiens ont longtemps roulé tirés par des chevaux, on les appelait alors « omnibus ». A partir de la fin du siècle, on expérimenta d’autres sources d’énergie comme la vapeur et, vous l’avez deviné, l’air comprimé ! Hé oui, silencieux et non-polluant, l’air comprimé présentait bien des avantages.
Louis Mékarski est un ingénieur français d’origine polonaise né en 1853 à Clermont-Ferrand. Il perfectionne les machines à air comprimé de son temps en faisant agir sur les pistons, comme fluide moteur, non simplement de l’air comprimé sec et froid, mais un mélange d’air comprimé et de vapeur d’eau. Son système marche à forte pression, ce qui permet d’emporter plus d’air dans les réservoirs et accroit donc la durée de fonctionnement.
Les premières expérimentations ont lieu en 1876. Il crée la Société des Moteurs à Air Comprimé pour exploiter son invention et une première ligne de tramway à air comprimé est inaugurée le 12 février 1879 à Nantes, avec succès.
Il présente ce nouveau mode de locomotion à Paris lors de l’exposition universelle de 1878, devant le président de la République Mac-Mahon. Des automotrices suivant son procédé sont mises en exploitation dans la capitale à partir de 1894.
L’automotrice Mekarski, photographiée ci-dessous sur la place Rhin et Danube a été mise en service en 1900 par la CGO sur la ligne TA. Cette ligne vous transporte du Louvre à Saint-Cloud, en empruntant la route de la Reine sur toute sa longueur.

Son châssis cache, sous ses jupes, de grands réservoirs d’air comprimé à 25 bars qui actionnent les pistons de la machine par un système de tiroir. L’air comprimé est récupéré aux points du réseau dits « stations de biberonnage » où les réservoirs sont rechargés.

La CGO exploite 148 véhicules de ce type. Ils pèsent 14 tonnes, sont longs de 8,32 m et larges de 2 m. Ils offrent 52 places : 20 dans le compartiment, 4 sur la plate-forme et 28 sur l’impériale. Le tramway tire souvent une remorque, et c’est parfois un ancien omnibus hippomobile (Hé oui, on recycle les anciens équipements). Le tout ressemble un peu à une armoire normande grand format en sustentation.






L’abandon de l’air comprimé
Mais les tramways à air comprimé sont chers et fragiles. Ils seront vite détrônés par l’électricité. À partir de 1912, la Compagnie Générale des Omnibus investit massivement dans l’électrification de son réseau. Les tramways Mekarski disparaissent de la capitale en 1914. Le dernier véhicule de ce type circule encore à la Rochelle en 1929.
Lors de la première guerre mondiale, notre usine à air comprimé du quai du Point du Jour est transformée en dépôt de tramways et ateliers de réparation. En 1918, la grande usine, avec ses compresseurs et sa grande cheminée, a déjà disparu des photos. Elle aura duré moins de 20 années. Sa disparition coïncide avec l’expansion colossale de l’usine Renault, à quelques centaines de mètres de là.
À la place de ce bâtiment géant, on voit s’installer, une centrale électrique, de la Compagnie Générale de Distribution d’Energie Electrique, avec six grandes cheminées. La centrale est capable de fournir 18 MW à la CGO et ses nouveaux tramways électriques.

La CGO est absorbée en 1921 par la Société des Transports de la Région Parisienne, dépendant du département de la Seine (ancêtre de la RATP). Le dépôt de tramways disparait.
Côté rue de Seine, la centrale devient un simple poste de distribution d’électricité (une sorte de gros transformateur). Il est toujours actif aujourd’hui. Au début des années 30, la municipalité acquiert l’autre partie, côté cimetière, pour y bâtir les actuels Squares de l’Avre et des Moulineaux et y loger sa population ouvrière. Mais c’est une autre histoire que nous vous invitons à découvrir dans le Village de Billancourt.

Qu’on l’aime ou pas, le quadrilatère est l’un des rares à avoir conservé l’aspect qu’il avait encore il y a un près d’un siècle, au plus fort de l’aventure industrielle de Billancourt.


