Elles avaient pour nom rue Gabrielle, rue Théodore, rue de l’Île, rue du Hameau ou rue Gustave Sandoz. Elles ne sont plus qu’un souvenir. À quoi ressemblaient ces rues du vieux Billancourt ? Pourquoi ont-elles disparu ?
Les témoignages visuels de ces rues nous sont parvenus grâce aux cartes portales du début du XXe siècle. Curieusement, si la Seine n’avait pas submergé Billancourt en janvier 1910, attirant ainsi de nombreux photographes, nous n’aurions eu que peu d’images de ces quartiers.


Elles ont été tracées par Casimir de Gourcuff vers 1830, au milieu de champs et de prés, pour desservir son « Village de Billancourt« , un lotissement résidentiel destiné à des parisiens en mal de campagne. Billancourt se peuple de belles villas durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Le quartier essentiellement résidentiel, sans commerce, sans distractions est surtout fréquenté durant les beaux jours ou en fin de semaine. Au début du XXe , avec l’arrivée de l’industrie, le paysage change. C’est à ce moment là qu’apparaissent les premières photos.
L’avenue du Cours (n°1 sur le plan) :
Cette rue n’a, en fait, pas disparu complètement. Seule la portion qui mène à la Seine n’est plus accessible.


L’avenue du Cours ou avenue des Tilleuls, était une large avenue arborée. Elle est la seule rue du trapèze qui ait survécu jusqu’à ce jour, sous le nom d’avenue Emile Zola. Son origine est très ancienne : on trouve mention, en 1762, de cette avenue sous la forme d’une lerge promenade plantée de quatre rangées d’ormes et de tilleuls. Elle permettait, d’accéder à la Seine depuis la ferme de Billancourt. Au XIXe siècle elle est devenu la plus belle avenue de Billancourt et était bordée des plus belles villas : La villa Fountaine, la villa Aussillous, la Villa Marti et la propriété d’un certain Alfred Renault. Elle deviendra l’artère principale de l’usine Renault. Voir les articles que nous avons consacré à l’histoire de cette avenue.
La rue de l’île (n°2) :
La rue de l’ïle, formait la limite ouest du Village de Billancourt créé par Gourcuff. Elle fut nommée ainsi parce qu’elle aboutissait sur le quai, face à l’île Seguin.
Initialement limitée à une section, elle fut prolongée vers le nord jusqu’au carrefour des rues de Saint Cloud (Yves Kermen) et Vieux Pont de Sèvres. Elle y prend le nom de « rue de l’île prolongée ».
À la veille de la guerre de 1914, la municipalité dut transformer cette rue privée en voie publique. Mais la Société Renault acquit toutes les propriétés riveraines puis ferma la rue en 1915 sous le prétexte de sécurité (la France est en guerre et Renault fabriquait des armements). La ville argua le fait que la rue étant ouverte à la circulation publique depuis plus de 30 ans, cela constituait une servitude que les propriétaires ne pouvaient supprimer. Le conflit fut porté devant les juridictions administratives qui bottèrent en touche.


La rue Théodore (n°3) :
La rue Théodore fut tracée par Gourcuff et prolongée, puis baptisée par la société de Victor Bonnard, propriétaire de la moitié de Billancourt en 1855. Son nom pourrait être inspiré du prénom de son petit-fils. Habitées seulement à la belle saison, à l’époque où Billancourt était un lieu de villégiature, ses maisons finirent par l’être en permanence par une population de rentiers et d’employés. Le classement de la rue fut signé par le Conseil municipal le 14 mars 1900. Voir aussi notre article « le photographe de la rue Théodore ».


La rue Gabrielle (n°4) :
Son nom a probablement été donné d’après la fille cadette de Victor Bonnard, née aux alentours de la date où il acquiert les terrains de Billancourt (hypothèse personnelle). À sa création, Gourcuff l’avait baptisée « rue du Vauxhall » car il avait en projet d’y bâtir une salle de danse. Elle joignait la rue Gustave Sandoz à la Seine. C’est une rue dont on ne sait pas grand chose, probablement parce qu’il ne s’y passait rien ? Elle reprenait le tracé d’une ancienne allée de noyers qui joignait le clos de la ferme de Billancourt à la Seine, avant la révolution.


La rue Gustave Sandoz (n°5) :
Cette rue, en deux parties, tracée initialement par Gourcuff entre la place Nationale et la rue de l’île, était le prolongement de la rue du Point du Jour actuelle. Gustave Sandoz, joaillier connu et dirigeant du syndicat de copropriété, avec Damiens, aménagea cette rue privée. Le maire de Boulogne, Louis-Etienne Liot, accepta en 1891 de donner le nom de Sandoz à cette partie de la rue, mais son successeur Jacques Clément fit enlever ses plaques. Le Conseil municipal décida de classer la rue le 30 mai 1905 et lui rendit le nom de Gustave Sandoz. C’est dans cette rue que la société Renault Frères eut son entrée principale, au numéro 15.



La rue Traversière (n°6):
La rue Traversière existe toujours aujourd’hui, alors pourquoi figure-t-elle dans cette liste de rues disparues ? Parce qu’elle était deux fois plus longue. Elle se prolongeait au-delà de la rue de Meudon vers l’ouest, jusqu’à la rue de l’île. Au tournant du XXe siècle, cette rue tranquille et plutôt verdoyante vit s’installer des propriétés. Proche de la Seine elle se retrouva sous l’eau lors de la crue de 1910.


La rue du Hameau (n°7):
Cette rue constitue l’extrémité du chemin, très ancien, qui joignait Auteuil au vieux pont de Sèvres, en passant devant la ferme de Billancourt. L’autre extrémité est devenue la rue du Point du Jour.
Cette partie était dénommée auparavant « rue de Sèvres ». En 1860, Billancourt fut annexé à Boulogne qui, de ce fait, se trouva en charge de deux « rues de Sèvres ». Le 15 janvier 1865, le conseil municipal décida de rebaptiser la voie en question « rue du Hameau » parce qu’elle desservait le quartier dit du « Hameau fleuri » qui se prolongeait jusqu’à la Seine. Si nous avons de nombreux clichés du Hameau Fleuri (voir ci-dessous), nous n’avons que peu de photos de cette rue du Hameau.

La rue des Pervenches (n°8) et la rue des Myosotis (n°9) du Hameau Fleuri
Deux allées privées, la rue des Pervenches et la rue des Myosotis, parcouraient le Hameau Fleuri, un havre de verdure fondé par un certain Auguste Lévêque en 1850. C’était un lotissement calme et campagnard. Nous avions consacré un article entier sur le Hameau Fleuri.


Lévêque exige de tous les acquéreurs, par contrat, l’interdiction formelle d’abattre les arbres de leur terrain ou de s’opposer à leur replantation s’ils venaient à mourir. Il était clôturé par trois grilles de fer. Un gardien, employé par la copropriété, en assurait la tranquillité. Les photos de l’époque nous dévoilent son caractère bucolique, ombragé et irrésistible, loin de fracas de la ville.
Alors quand et pourquoi toutes ces rues ont-elles disparu ?
Un matin de juin 1917, en pleine guerre et alors que son usine s’étend sur tout le quartier, Louis Renault ferme tout le périmètre et interdit l’accès aux rues. « L’affaire des rues Renault » changera la physionomie de Billancourt pour toujours. Rendez-vous la semaine prochaine.


