Les historiens qui se sont penchés sur Boulogne-Billancourt (Penel-Beaufin, Couratier, Bezançon..) ne nous disent rien sur la disparition de la ferme monastique de Billancourt (et pas grand chose sur la ferme elle-même, en fait). Le Village de Billancourt a donc mené l’enquête, avec toutes les sources à sa disposition. Et, surprise, notre ferme était encore là il n’y a pas si longtemps !
C’était quoi ?
Durant des siècles, Billancourt n’était constitué que qu’une grande ferme entourée de 110 hectares de champs et de pâtures. Cette ferme est attestée par une charte de 1150, par laquelle le roi Louis VII donne son approbation à la donation par le chevalier Ansold de Chailly, de la terre et de la grange (ferme) de Billancourt, à l’abbaye Saint-Victor de Paris. Grâce à une étude approfondie des textes nous sommes parvenus à obtenir, en 2020, une reconstitution précise, à la veille de la révolution française.


En 1772, l’abbaye de Saint Victor n’est plus propriétaire et la ferme passe entre diverses mains. Elle traverse la Révolution, l’Empire puis la Restauration sans histoire. Les choses changent en 1825 lorsque le comte Casimir de Gourcuff acquiert le domaine et entreprend de le transformer en un grand lotissement résidentiel pour parisiens aisés qu’il baptisera « Le Nouveau Village de Billancourt ». Il trace des voies et lotit l’ensemble. Billancourt perdra progressivement sa vocation agricole. Que deviennent alors la grange, les étables, le logis et le grand clos ?
Que disent les plans ?
Commençons par les plans cadastraux successifs, du cadastre napoléonien de 1823 au cadastre de 1905. La ferme y est bien visible.

Le cadastre de 1823 (donc avant Gourcuff) nous montre la ferme proche de ce qu’elle était avant la Révolution Française. Le plan de 1842 montre que Gourcuff a bien peu changé les choses; la propriété perd progressivement sa fonction agricole pour devenir sa résidence secondaire. Le seul changement notable intervient sur le plan de 1860 : la grange dîmière a disparu. Après la mort de Gourcuff, en 1866, l’ancienne ferme passe entre les mains de différents propriétaires : de l’abbaye aux Bois, à la Comtesse de Goyon, en passant par le banquier Adrien Delahante. La ferme reste une résidence secondaire et les bâtiments ont certainement été modifiés pour cet usage.
Le cadastre de 1905 nous montre un changement de taille: l’ancienne ferme a disparu. L’espace entre la place Nationale (Jules Guesde) et l’avenue Emile Zola, sont couverts d’ateliers construits par le nouveau propriétaire, Louis Renault.
Si on se réfère maintenant aux cartes, on remarque à notre grande surprise, que la ferme est encore là au début du XXe siècle : on la reconnait nettement sur ce plan de 1900, ci-dessous ! C’est la même emprise au sol. Surprenant car Billancourt avait commencé à s’urbaniser depuis plusieurs décennies déjà. L’ancienne ferme a donc disparu peu après 1900. Nous progressons.

Examinons maintenant les photos.
Elles sont rares. Une des photos les plus récentes nous est connue par un grand panoramique que nous avions débusqué en 2020. Pris entre 1902 et 1903, il représente tout Billancourt vu des hauteurs de Meudon.

Sur ce panorama, les bâtiments de la ferme sont visibles. Ils sont lointains et à moitié masqués par la végétation mais clairement identifiés. L’intervalle se précise : la ferme a donc disparu après 1903.
Présentons une autre pièce à conviction : cette photo de 1904, prise approximativement depuis la place Nationale (Jules Guesde), montre le terrain de la ferme au premier plan. Renault dont la toute jeune usine est visible au fond, va bientôt l’acquérir. Où est la ferme ?Malheureusement, le cadre de la photo ne permet pas de voir la partie droite du terrain sur laquelle elle devrait se trouver. On ne voit qu’une partie du mur de la propriété.


Ce qui frappe, c’est l’état d’abandon du terrain, défoncé et envahi de broussailles. On peut penser que les bâtiments, s’ils existent encore, sont également à l’abandon. Et c’est bien probable car leur propriétaire, la comtesse de Goyon, est décédée depuis 15 années.
Sur l’autre photo, datée de 1906, et prise du même endroit, Renault, devenu propriétaire de la moitié sud du terrain, construit dessus à toute vitesse. Là encore, si l’ancienne ferme existe, elle devrait se situer à droite du cadre de la photo.
La toute dernière photo connue
Dans les archives de l’association Renault histoire, nous tombons par hasard, en 2022, sur un dernier indice : une photo datée de 1905 ou 1906 dans laquelle on devine, au-delà des ateliers tout neufs de l’usine Renault, une grande toiture qui nous interroge. Après vérifications, nous identifions que cette toiture est celle de l’ancienne ferme ! Nous avons enfin sous les yeux l’héritière de 750 ans d’histoire de Billancourt, coexistant avec la modernité industrielle.

C’est une chance extraordinaire de tomber sur cette photographie car Renault a construit cet ilot très rapidement. Dès 1906-1907, il sera intégralement recouvert d’ateliers. La toiture que nous voyons là a moins d’un an à vivre.
Ce n’est qu’une toiture, mais elle nous apprend beaucoup de choses. Tout d’abord elle nous montre que plus grand chose ne semble subsister des bâtiments médiévaux d’origine. La toiture ne semble pas bien ancienne. Elle ne semble pas, non plus, à l’abandon. Le bâtiment à gauche n’est clairement pas le pavillon construit au XVIIIème, il est plus grand. On ne reconnait pas les grand et petit logis qui, nous le soupçonnons, dataient du moyen âge. Bref, l’édifice a connu beaucoup de changements.
Que disent les actes de vente ?
Des deux actes d’achat de la propriété1, par les frères Renault, nous n’en avons qu’un seul, celui de février 1905, conservé aux archives de Renault Histoire. Celui de mai 1906, qui nous intéresse le plus, manque à l’appel. Il nous aurait dit si la ferme était encore debout à cette date. Nous en sommes donc réduits aux spéculations.
Revenons en arrière. La comtesse de Goyon, dernière propriétaire de l’ancienne ferme, décède en 1889. Ses filles héritent de la propriété. Celles-ci étant mineures c’est leur grand-père, le marquis Gustave de Raigecourt-Gournay, qui est désigné tuteur. la procédure est longue. Après un conseil de famille, il décide de vendre la propriété aux enchères publiques. Pour accroitre sa valeur, il la divise en 54 parcelles de 600 mètres carrés en moyenne. Pour desservir chaque parcelle, il prévoit deux rues internes perpendiculaires. Ces décisions sont consignées dans un cahier des charges en 1902.

Or, pour vendre ces 54 lots et tracer ces deux rues, le marquis veut sûrement les débarrasser de toute construction. Pourtant il ne le fait pas, comme en témoigne la photo précédente. Pourquoi ?
Au début du XXe siècle, Louis Renault se montre intéressé par le terrain et s’engage, par une convention avec les héritiers, à l’acquérir dans sa totalité. Le découpage en 54 lots n’a plus d’intérêt et la destruction de la ferme plus nécessaire. Le marquis, en tuteur des héritiers de la comtesse de Goyon, décide probablement de faire l’économie de cette destruction et de laisser l’acheteur en disposer. L’ancienne ferme est donc probablement debout lorsque Louis Renault acquiert le terrain, le 30 mai 1906.
Le dernier indice
Nous laisserons le mot de la fin à la matrice cadastrale qui recense le bâti, entre 1882 et 1911. Dans la case 2816, section D, numéro 1267, cette « maison » de 54 fenêtres et 2 entrées, rapportant 3750 francs de taxe foncière est l’ancienne ferme de Billancourt. Dans les dernières colonnes, on peut lire « Démolition » en « 1907 ». Nous avons enfin la réponse à notre question.


La ferme de Billancourt, abandonnée par sa dernière propriétaire décédée, a été rasée en 1907 par Louis Renault. Pourquoi ? Pour y fabriquer des voitures. Il est aux débuts de sa formidable expansion. L’ère agricole cède la place à l’ère industrielle.
Et, non, il ne reste plus rien de l’ancienne ferme aujourd’hui.
Encore trop d’interrogations
Ainsi disparaît l’ édifice le plus ancien qu’ait porté la plaine de Billancourt. Et peut-être le plus ancien de tout Boulogne-Billancourt puisque ses racines plongeaient jusqu’en 1150.
Avait-il conservé quelque chose de son origine médiévale ? On ne le saura probablement jamais. À quoi ressemblait cette « magnifique propriété de monsieur Delahante » comme la qualifiait, en 1891, un journaliste du « Gaulois » ? Pourquoi, si elle a survécu si loin dans le XXe siècle, n’a-t-elle jamais été photographiée de près ? Les photographes étaient pourtant nombreux dans la rue, à cette époque. Pourquoi Renault n’a-t-il pas, lui aussi, décrit et photographié le bâtiment avant de le détruire ? Pourquoi ne l’a-t-il pas conservé comme il le fera pour les villas Fountaine, Aussilous ou la villa de la Feuillée, acquises des années plus tard ? Etait-il en trop mauvais état ? Avait-il tant besoin d’étendre son usine ? Notre enquête laisse décidément beaucoup trop d’interrogations en suspens.
Le Village de Billancourt continue ses recherches.
Illustration en tête d’article : Jean-Lubin Vauzelle – Vue de Paris et de la Seine depuis St-Cloud – vers 1812.
- Le terrain sera vendu en deux fois, le 15 février 1905 pour la partie sud (non bâtie) et le 30 mai 1906 pour l’autre partie, qui portait l’ancienne ferme. ↩︎



Intéressante enquête !
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