L’étrange villa mauresque du quai de Billancourt

C’était peut-être la plus notable des villas disparues de Billancourt, ces propriétés victimes de l’expansionnisme industriel de Louis Renault au début du XXe siècle.

Elle nous est apparue pour la première fois sur un grand panorama de 1903, que nous avions acquis quelques temps auparavant. La photo est prise depuis la terrasse de Bellevue à Meudon et embrasse toute la boucle de la Seine. Au bord de l’eau, face à l’ile Seguin, une maison à l’aspect inhabituel apparait : Une tourelle crénelée, une fenêtre de style andalou ou mauresque, une terrasse ornée, voilà qui est intrigant :

Les archives et notre documentation ne mentionnent nulle part une telle construction.

Une autre vue de 1918, prise du même endroit par l’armée américaine (nous sommes à la fin de la première guerre mondiale) nous confirme la présence de cette maison de type oriental, à moitié masquée derrière le rideau de peupliers. Mais ces vues sont lointaines et floues et ne nous donnent que peu d’informations.

En fouillant dans les cartes postales anciennes du quai de Billancourt du début du XXe siècle, nous la découvrons un peu mieux (voir ci-dessous). Nous sommes ici près de l’extrémité de l’Avenue Emile Zola1. La fenêtre mauresque y est partiellement visible. D’autres éléments décoratifs de la façade se dévoilent :

Tentative de reconstitution

Faute de photos précises, nous décidons une reconstitution en 3D. Les choix de motifs de couleurs s’inspirent du goût de l’époque. Ils sont basés sur des études, et des hypothèses qui, nous le pensons, se tiennent.

Cette habitation bourgeoise est représentative de cet engouement européen pour l’Orient (plus précisément pour l’art dit mamelouk) qui connut son âge d’or entre 1860 et 1910 dans les arts décoratifs et l’architecture. C’était un style à la mode, prisé par une riche clientèle.

Depuis, nous sommes tombés sur d’autres photographies, essentiellement des cartes postales. Elles nous donnent également à voir le voisinage, notamment cet immeuble abritant un restaurant dont nous connaissons le nom : « A l’ami Arthur ».

Il n’est pas clair, alors, si la structure en bois, à droite, appartient à la villa. Nous découvrirons que non.

Les photos Renault

La maison conserve à nos yeux tout son mystère : Qui l’a construite ? Quand ? Pourquoi ? Qui l’a habitée ? À ce stade, nous ne connaissons même pas l’adresse exacte. En observant la deuxième photo on remarque une cheminée d’usine en arrière-plan. C’est la cheminée de la centrale Renault, bâtie en 1912. Et si Renault avait des éléments?

C’est finalement en frappant à la porte de l’association Renault Histoire que nous obtenons les réponses. Avec l’aide du numéro de parcelle cadastrale, nous trouvons rapidement trace de l’achat de cette maison par Louis Renault en 1919 dans le registre des acquisitions de l’industriel, sous le numéro 211. A l’époque l’usine Renault a déjà phagocyté tout le quartier. La maison est au 41 quai de Billancourt (Georges Gorce) et a une entrée au 83 rue Traversière (une section de la rue Traversière qui n’existe plus). Elle est acquise le 27 mars 1919 auprès d’une certaine Anne Clémence Dubois.

Nous avons la chance de pouvoir accéder à l’acte de vente qui nous donne bien plus de détails. Le prix d’achat est de 150 000 francs, un bon prix. La maison est habitée par une locataire : Marie Léger et son mari. La propriété de 665 m² comprend un jardin et un garage auquel on accède par la rue Traversière. La surface habitable fait aux alentours de 300 m². Le kiosque crénelé culmine à 12 mètres et donne accès à un large toit terrasse.

Mieux encore : dans le rapport Plousey2, nous trouvons des photos détaillées de la propriété. La villa se révèle enfin, ainsi que l’arrière et une partie du jardin.

Sur ces photos la maison ne semble pas en bon état. Elle appartient déjà à Renault, mais semble encore habitée car deux enfants apparaissent sur l’une des vues, au ras du jardin (vous les aviez vus ?).

Dans le rapport Plousey on trouve également des plans détaillés de la maison. Curieusement, les façades avant et arrière ne sont pas parallèles. On peut supposer que la maison reprend en partie les plans de la maison qui l’a précédée.

La grande fenêtre mauresque ne donne pas sur un salon mais sur l’escalier. Ces plans ne donnent malheureusement aucune indication sur l’usage et la décoration des pièces. Où est le salon ? La salle manger ? Où sont les chambres ? Les quartiers dévolus aux domestiques ?

Selon le cadastre, la villa mauresque aurait été bâtie en 1905. Cette année-là, la propriétaire est, depuis une dizaine d’années, une certaine Dame Constance Héloïse Chabé. C’est une modiste normande de 51 ans, résidant rue Beethoven à Paris, divorcée d’un certain Eugène Stoffel, teinturier. On n’en sait guère plus. Elle ne semble pas s’y installer. Une petite annonce de 1906, nous dit qu’elle est en vente. mais elle ne semble pas aboutir.

Curieusement, les recensements sont muets, ni à son ancienne adresse3 (30 chemin de Halage), ni à sa nouvelle (41 quai de Billancourt), ni à son entrée secondaire (84 rue Traversière). Pourquoi ?

On trouve davantage d’information dans la presse. C’est là qu’on découvre, la présence dans la villa, en 1910 et en 1913 d’Elisa Deroche alias la baronne Raymonde de Laroche, la pionnière de l’aviation que nous avons rencontrée dans notre post du 15 juillet. Le terme « villa mauresque » nous est d’ailleurs donné par l’un de ces articles.

En 1910, on y trouve aussi le nom de Geoges Croegaert, et son épouse Jeanne Fleury. Ce peintre belge se fera une étrange spécialité de représenter des cardinaux dans des occupations à contre-emploi, comme le jeu, la peinture ou le thé.

Et qui est cette liseuse alanguie devant un mobilier oriental ? Et si c’était notre baronne ?

En février 1913, Constance Chabé, résidant alors avenue Victor Hugo, vend sa maison mauresque. Elle est acquise par une certaine Anne Clémence Pauline Dubois, une veuve boulonnaise résidant avec ses enfants près du pont de Billancourt. C’est elle qui revendra, six ans après, à Louis Renault en 1919. A l’époque le quartier n’est que bruit et fumées d’usine. Dans l’opération, elle fera une très bonne affaire, car le prix de la propriété sera multiplié par 7,5 !

Détruite par Renault

La villa mauresque sera détruite quelques mois à peine après son acquisition. Renault a besoin de place.

Elle sera restée l’un des derniers témoins du Billancourt pré-industriel.

Malheureusement, malgré nos efforts, la belle villa mauresque, ne nous a rien révélé de son architecte ou de sa décoration intérieure. Outre la grande salle à manger et l’indispensable salon oriental, la villa devait probablement comporter une salle de billard, un fumoir ou un bel escalier. Rien de tout cela ne semble être parvenu jusqu’à nous. Mais nous n’abandonnons pas nos recherches.

En attendant, pour avoir une idée de ce rêve oriental, sachez qu’il existe encore quelques-unes de ces villas mauresques près de Paris. La villa de la rue Chaptal à Levallois-Perret, par exemple, est une des plus richement décorées. Elle vient d’être remarquablement restaurée.

Notre villa mauresque était-elle aussi belle ?


Photo d’entête : Renault Histoire & BNF

Les villas disparues de Billancourt:

Les villas disparues de Billancourt

Villa Solferino carré
Villa 10 rue Solferino

Villa Renault
Villa Aussillous carré
Villa Aussillous
Villa Bican carré
Maison Bican


Villa Dubosson
Villa Bottin carré
Villa Bottin
Villa Caprice carré
Villa Caprice
Villa Casteja carré
Villa Casteja
Villa Morgan carrée
Villa Morgan
Villa Tavernier carré
Maison de Tavernier
Villa prince polonais carré
Villa de la Feuillée
Villa Flora carré
Villa Flora
Villa Fountaine carré
Villa Fountaine
Villa Mauresque carré
Villa Mauresque
Villa Morel carré
Villa Marti – Morel
Villa Nouzillet-Clinch carré
Villa Nousillet-Clinch
Villa Rozier carré
Villa Rozier
Villa Toucy carré
Villa Toucy
Ferme carré
Ferme de Billancourt

Maison du prince polonais
Villa Boucher carré
Villa Boucher

  1. A l’époque l’avenue Emile Zola descend jusqu’à la Seine. ↩︎
  2. le rapport Plousey, commandité par Renault vers 1920 fait l’état des lieux des propriétés Renault. ↩︎
  3. Le quai est renuméroté vers 1900 ↩︎

Laisser un commentaire