La villa Boucher

Avez-vous frequenté l’école maternelle des Papillons, rue du Point du jour ? Ou peut-être vos enfants ? Saviez-vous qu’il y avait là une villa avec un parc, disparue sous les bombardements alliés de la seconde guerre mondiale ?

Nous allons vous raconter l’histoire de cette belle villa disparue de Billancourt, une histoire inédite.

L’enquête

Cette villa nous est d’abord apparue vers 2020, au loin, avec un signe très distinctif : une tourelle pointue. Sur quelques photos datant d’après la guerre franco-prussienne de 1870 on la distingue nettement. Billancourt présente à l’époque un visage de désolation et malgré les destructions, la villa semble intacte.

La localisation n’a pas été pas simple car les vues sont lointaines et le voisinage méconnaissable. C’est en faisant quelques calculs de parallaxe sur les plans de la ville et en repérant les alignements sur les photos aériennes du début du XXe siècle que nous parvenons à la localiser précisément. La villa était exactement au 113 rue du Point-du-Jour. C’est l’emplacement de l’ex-école des papillons (aujourd’hui siège du club e-sport de Boulogne-Billancourt).

La consultation du plan cadastral nous apprend qu’il y avait déjà là en 1860 une maison avec deux dépendances sur la rue. On y voit même la tourelle. C’est probablement la même maison. Le propriétaire en 1860 est un certain Auguste Boucher, négociant, résidant au 92 rue des Petits Champs, à Paris. Le terrain fait près de 4 000 mètres carrés. Le cadastre de 1932 nous indique qu’elle a connu des agrandissements.

Les matrices cadastrales des années ultérieures et les registres de recensement conservés aux archives municipales nous révèlent que cette famille Boucher a possédé la maison sans discontinuer entre 1860 et 1943, soit plus de 80 ans. Une belle longévité !

Elle l’a utilisée comme résidence secondaire d’abord, comme beaucoup de parisiens aisés qui voulaient une maison de campagne tout près de Paris. La maison devient résidence principale vers 1904.

Contact avec les descendants

La maison ne manque pas d’intérêt mais nous n’avons, alors, pas beaucoup d’informations. Si seulement nous pouvions mettre la main sur de meilleures photos ! Sans photos correctes, pas d’article.

Nous apprenons sur un site de généalogie, que la famille possédait une fabrique de fil de soie nommée « Au ver à Soie ». Surprise : la société existe encore aujourd’hui, à Paris. Deuxième surprise : elle est toujours dirigée par la famille Boucher !

Nous entrons en contact avec les descendants, directement au siège de la société et à Pléneuf en Bretagne où, avec l’aide du Cercle Généalogique de Boulogne-Billancourt, nous avons retrouvé leur trace. Et on nous répond !

Nous recueillons auprès d’eux beaucoup d’informations qui nous manquaient. Nous récupérons surtout de précieux éléments : un grand plan de la maison et de magnifiques photos sur plaque de verre que nous faisons scanner par les archives de Boulogne (un grand merci). Certaines sont des autochromes couleur des années 1910, on vous en a parlé il y a quelque temps dans l’article « De quand date cette photo? ».

La famille est composée de Louis Boucher, (fils d’Auguste acquéreur de la maison, vu plus haut) et son épouse Jeanne. Ils ont cinq enfants, Auguste, Marcel, Robert, Emilie et le petit dernier, Jean. Le photographe est probablement le père, Louis, pour les photos noir et blanc (les plus anciennes). Comment le sait-on ? Les enfants sont trop jeunes, et puis les photographes apparaissent rarement sur leurs photos.

Nous reviendrons sur l’histoire de la famille Boucher dans un prochain article. Pour aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir, en photos, leur villa entre 1897 et la première guerre mondiale.

L’album photos

La propriété était entourée de murs, l’accès s’effectuant par une grille d’honneur flanquée de deux portes piétonnes.

Cette magnifique photo prise côté jardin date de 1913, à la veille du premier conflit mondial. C’est un Autochrome, un procédé couleur inventé par les frères Lumière. Il nous donne à voir les vraies couleurs de la villa , chose rare à l’époque.

Les plans nous permettent d’identifier les façades sur la rue ou sur le jardin ou de placer les deux dépendances.

Nous avons entrepris une reconstitution de la façade principale en combinant les photos couleur et les plans. Voici le résultat.

La façade sur le jardin est symétrique et faite de briques rouges. Elle est parcourue de verticales et horizontales qui soulignent le grand balcon du premier étage. Les fenêtres sont cintrées et largement vitrées. Elle devait être très lumineuse. Le dernier étage s’orne d’une grande lucarne jacobine avec balcon, sous un toit d’ardoises à lambrequins ajourés. Elle est flanquée d’une large tourelle octogonale de brique rose à toiture en poivrière qui lui donne son caractère.

Dans la maison

Les plans de coupe nous donnent une vue détaillée de l’intérieur . Ils nous renseignent sur l’usage de chacune des pièces et nous laissent pénétrer dans l’intimité de cette famille bourgeoise du tournant du XXe siècle.

C’est ainsi qu’on découvre que la maison avait un jardin d’hiver sous serre abritant des espèces tropicales, autour d’un bassin. On le voit sur nombre de photos. Le sous-sol semi-enterré abrite une orangerie et une resserre. Le salon est orné d’une belle tapisserie et de tentures de soie. De l’autre côté de la maison se trouve une salle de billard avec un piano. On découvre également que la tourelle abrite une bibliothèque au rez-de-chaussée attenante à la salle de billard.

Au deuxième étage on trouve un « laboratoire ». Il est probablement consacré au développement photo.

À la cuisine se reposent les domestiques. Le recensement de 1896 nous donne les noms d’Auguste Lecavalier, Julie Carré et Juliette Foy.

Le jardin

L’accès au jardin s’ouvre par trois portes-fenêtres sur un large perron orné de vases Médicis sous une vigne vierge luxuriante. Il donne sur un banc de bois et du mobilier de jardin en fer.

Les plans et photos du jardin nous montrent des allées de gravier tracées autour d’une pelouse centrale, à la manière anglaise. Il est orné des sculptures, d’un puits, de parterres de fleurs et d’une pièce d’eau qu’enjambe une passerelle. Le jardin abrite des essences d’arbres variées. Le jardin est manifestement bien entretenu.

Le fond du jardin donne sur une maison extravagante à deux tourelles. C’est la propriété de la voisine, Maria Tabanon, veuve de Jules Dubosson, qui donne sur le 8 de la rue Heinrich. Il faudra que nous enquêtions sur elle un de ces jours.

Du côté rue, on retrouve une façade et un perron similaires avec un large balcon. La cour de gravier est encadrée par deux dépendances à deux étages.

La dépendance à gauche de l’entrée abrite deux garages, une buanderie et des chambres, probablement pour les domestiques. On ne sait pas bien à quoi est utilisée celle de droite, peut-être le premier laboratoire photo ?

Et Renault dans tout ça ? Il était propriétaire du terrain au 117, souvenez-vous des baraquements chinois. S’est-il intéressé à la propriété des Boucher ? On ne sait pas. En tout cas, les Boucher n’ont jamais vendu.

Le bombardement de 1942

Il faudra finalement attendre la seconde guerre mondiale pour la voir disparaitre la villa Boucher. Le 3 mars 1942, il y a 80 ans tout juste, 235 bombardiers de la Royal Air Force Bomber Command décollent d’Angleterre. Leur objectif est la destruction de l’usine Renault de Billancourt, alors au service de l’Allemagne. L’attaque se déroule entre 21h et 23h, les bombardiers déversent 461 tonnes de bombes à basse altitude

Le bombardement ne fait heureusement pas de victime chez les Boucher mais la maison est gravement touchée. L’histoire de cette destruction, agrémentée de photos, est racontée dans « l’article « la terrible fin de la villa Boucher »

Cruelle ironie pour une famille qui avait quelque temps auparavant caché un aviateur américain abattu, prénommé Sam.

La famille loge brièvement à Boulogne puis s’installe à Saint-Cloud, au 28 rue Laval avant de s’installer à Garches.

L’école des Papillons

Le 113 rue du Point du Jour, lui, deviendra propriété de l’association syndicale de remembrement de Boulogne en 1949, puis de la ville de Boulogne-Billancourt en 1959. Elle y bâtira l’école maternelle des Papillons qui a vu passer des dizaines de milliers d’enfants boulonnais (y compris les nôtres).

Mais qui étaient Louis et Jeanne Boucher, au juste ? La semaine prochaine nous ferons mieux connaissance avec eux, leurs enfants et leurs amis. Nous découvrirons également leurs activités qui subsistent encore aujourd’hui : le fil de soie français « Au Ver à Soie », bien connu des couturiers et brodeurs … et même des pêcheurs.



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