Si Billancourt a été le célèbre site de l’usine Renault pendant près d’un siècle c’est parce que les parents de Louis Renault y avaient leur maison de campagne, à la fin du XIXème siècle. Vous le saviez ?
Il faut imaginer Louis Renault, enfant, jouant en culottes courtes aux abords du parc de Billancourt actuel. C’est cette période peu connue que je vous propose d’évoquer aujourd’hui. Avant de parler de Louis, parlons de son père, Alfred.
Alfred Renault, arrive à Billancourt
Alfred Renault, fils de tailleur, est né à Saumur en 1828. Il est parisien et marié à Louise Berthe Magnien, originaire de Tours, d’une famille de commerçants.
Homme d’affaires avisé, il a fait fortune dans le commerce de draps et de boutons. Déjà actionnaire d’une société de « fourniture en gros pour tailleurs », place des Victoires, il prend le contrôle d’une fabrique de boutons en 1869 et acquiert un immeuble place Laborde à Paris où il installe sa résidence principale. Le couple a alors trois enfants : Joseph né en 1863, Fernand en 1864 et Berthe en 1868.



En 1868, nous sommes à la fin du règne de Napoléon III, Billancourt est rattachée à Boulogne depuis huit ans. C’est alors une belle banlieue résidentielle et calme, lovée dans la boucle de la Seine, près de Paris.
C’est là qu’Alfred et Berthe acquièrent deux terrains contigus de 1.300 m², avec une maison, à l’angle de la rue du Cours (avenue Emile Zola) et de la rue Théodore (disparue), auprès de deux parisiens, Michel Motheau et Victor Paul Delacroix.
Ils y passeront les jeudis, dimanches et les vacances.
Le jardin de Louis
La famille s’agrandit: Marcel nait à Billancourt en 1872, puis Louis, le dernier, en 1877. Alfred est un commerçant travailleur mais aussi un père consciencieux. Il consacre chaque moment libre à sa famille.
Les affaires d’Alfred sont florissantes et la famille agrandit son terrain par quatre autres acquisitions en 1875, 1876 puis 1883. Ils possèdent ainsi presque tout le quadrilatère délimité par les rues du Cours (Émile Zola), Traversière, Gabrielle et Théodore (rues disparues aujourd’hui). Seule lui résiste la propriété de monsieur Drugeon.
La propriété Renault est maintenant un grand parc noyé sous les arbres. Pour vous donner un repère, c’est aujourd’hui le terrain où est situé le bâtiment Dreyfus, ce grand bâtiment de brique jaune au bout du parc de Billancourt (voir notre article).
Les albums de famille ont conservé des images de ce vaste parc, clos de murs et traversé d’allées sinueuses. Il comprend trois petits kiosques, sous les arbres. Sur les photos on y voit Louis dans une charrette tirée par un âne, sous le regard de sa mère. On y trouve également la cabane de 40 m², au fond du jardin, qu’il transformera en atelier.



Lorsqu’Alfred et Louise quittent leur appartement parisien de la Place Laborde pour Billancourt, ils s’y rendent via les Bateaux Parisiens par le débarcadère situé au débouché de la rue Nationale. Durant le trajet, Louis se montre plus intéressé par le moteur du bateau que par le paysage.
Chez les Renault, la table est souvent mise pour accueillir des amis et des relations professionnelles.
Alfred agrandit encore sa propriété au-delà des rues qui l’entourent, sans doute pour préserver sa tranquillité. Il commence en 1881, par un petit un terrain de 606 m² avec une maison, de l’autre côté de la rue du Cours (au n°9) appartenant à monsieur Lenoir. Il acquiert en 1884, un jardin de 571 m², de l’autre côté de la rue Gabrielle, au n°34. Enfin, il acquiert, en 1884, un grand terrain de 6 500 m² de prés, au nord, de l’autre côté de la rue Théodore, d’un certain Louis Adolphe Chiouppe, médecin parisien. C’est sur ces prés que sera installée la première usine Renault (Ilot A).
En 1884, la propriété du vivant d’Alfred Renault approche les trois hectares.
Nos recherches sur la Villa Renault
Nous avons épluché les actes d’achat conservés par Renault Histoire et les cadastres de l’époque conservés aux archives municipales. Nous avons pu reconstituer exactement la propriété du père de Louis Renault à Billancourt, la voici :

base: cadastre 1905 – archives municipales

Surprise : le cadastre nous apprend qu’il acquiert également, en 1870, 1.700 m² de terrains en friche sur la moitié amont de l’ile Seguin. Peut-être en fait-il un lieu de promenade pour la famille ? Ce terrain sera revendu en 1903…pas pour longtemps.
La villa, située à l’angle des rue du Cours et Théodore (10 avenue du Cours) est un pavillon d’habitation agrandi en 1872, d’environ 500 m², de trois étages dont un mansardé et couvert d’ardoises. Les plans et les photos que nous avons pu récupérer nous montrent une maison d’inspiration haussmannienne et sans fantaisie décorative.



(Mme Renault propriétaire) acquisition n° 202 – Renault Histoire
La famille dispose de douze pièces principales, dont une salle de billard. Berthe a fait installer un piano Labrousse en palissandre dont elle joue souvent, à la grande joie des enfants. À la mort d’Alfred on comptera dans la bibliothèque 112 ouvrages et 2393 bouteilles dans la cave ! Alfred est amateur de bons vins. Pour se déplacer la famille dispose à Billancourt d’un attelage coupé trois-quarts (à cheval, bien sûr). Ils y emploient une femme de chambre et un cocher.
À l’angle des rues Gabrielle et Théodore (au 21 rue Théodore) se tient un pavillon de gardien avec deux écuries, une remise au rez-de-chaussée, plus un étage de cinq chambres avec grenier. Il est masqué par les arbres.
Alfred soucieux … de l’environnement
Alfred protège activement la tranquillité de son domaine. Un jour, il demande au maire de Boulogne d’intervenir auprès du propriétaire d’un petit bois à proximité fréquenté régulièrement par « des maraudeurs. et où des maçons et ouvriers […] viennent y déposer leurs ordures […] sans parler des gens qui y passent la nuit en été, ce qui inquiète toute ma famille ».
En 1879, il adresse une plainte auprès du préfet concernant l’installation d’une usine « qui a pour but d’épurer les huiles minérales de pétrole et de matières insalubres » et qui vient « au milieu des propriétés bourgeoises empester le pays et le rendre inhabitable« . Très ironique quand on sait ce que son fils fera de Billancourt.
Il est ironique également de lire dans les actes des propriétés d’Alfred, conservées par Renault Histoire, la clause suivante : « L’adjudicataire ne pourra établir d’usine, manufacture, carrière, sablière, abattoir et tuerie, blanchisserie et lavoir, plâtrière, four à chaux ou à plâtre, briqueterie, ni former aucun établissement de produits chimiques ou autres nuisibles ou insalubres de nature à nécessiter une enquête de commodo ou incommodo. » Cette clause dite « servitude Naud », concernait tous les terrains vendus par les promoteurs Bonnard puis Naud à Billancourt. Bien sûr, Louis s’empressera d’ignorer cette clause lorsqu’ils rachètera l’une après l’autre chacune des parcelles de Billancourt.


On retrouve également en 1882 une pétition à l’initiative d’Alfred et de son voisin, le joailler Gustave Sandoz, demandant le « relèvement du quai de halage entre les ponts de Billancourt et de Sèvres« , pour éviter les effets des crues récurrentes. La crue de 1876 est sûrement encore dans les mémoires. Le quai sera effectivement relevé quelques années plus tard. Il n’empêchera toutefois pas la grande crue de 1910.
Mort d’Alfred
La mort vient frapper la famille durement en l’espace de quelques années. Alfred perd son fils Joseph en 1886 puis sa fille Berthe en 1889.
Puis Alfred meurt le 16 juin 1892, à l’âge de 63 ans, à Billancourt, dans sa propriété du 14 rue du Cours (avenue Emile Zola). Il laisse sa femme Berthe avec ses trois garçons : Fernand, Marcel et Louis. Ce dernier n’a alors que 15 ans.
Les affaires familiales sont prises en main par Fernand, le frère ainé, tandis que sa veuve hérite de la propriété de Billancourt.
Un mécanicien génial
Dernier de la famille, le jeune Louis quitte souvent la propriété et part à la découverte de Billancourt, alors essentiellement une zone résidentielle peu construite. Place Nationale (Jules Guesde) il y trouve un restaurant et l’épicerie de monsieur Courtois où on peut penser qu’il trouvait ses bonbons. Au bout de la rue Nationale se trouvait l’école des sœurs Augustines de Sainte-Marie, adossée à l’église (Louis était scolarisé à Paris)
Empruntant la rue de la Ferme, il se rend chez monsieur Serrant, un quincailler-chaudronnier installé au 160 route de Versailles (Avenue du Général Leclerc). C’est là qu’il apprend à souder, il a alors 11 ans.
Louis n’aime pas les chiffres et le négoce et le dit clairement à ses frères. Le jeune homme est passionné d’électricité et de mécanique. L’époque est riche en découvertes qui fascinent les jeunes gens (songez à l’explosion de l’informatique, il y a quelques années).

Il rencontre Serpollet et sa voiture à vapeur. Il arpente les allées de l’exposition universelle de 1889. Un jour, à Saint-Lazare, il se cache dans le tender d’une locomotive qui l’emmène jusqu’à Rouen, pour le simple plaisir d’admirer la machine. Il installe l’électricité dans sa chambre et dévore les ouvrages de technique. Il construit un bateau à vapeur selon les indications d’un batelier de Billancourt. L’esquif baptisé « le Gigolo » est trop lourd et faillit couler en croisant un autre bateau. L’inspecteur du service des mines qui était à bord refusa l’homologation. Une fois le bordage relevé, le permis fut accordé.
Et il n’a pas encore 20 ans !
Il passe le plus clair de son temps dans l’abri de jardin au fond de la propriété à bricoler. Cette cabane existe encore aujourd’hui, dans le jardin du bâtiment Dreyfus. Elle est rarement ouverte à la visite.


Il a 21 ans lorsqu’il conçoit un nouveau mécanisme de changement de vitesse : la boîte à « prise directe ». C’est une grande amélioration par rapport aux transmissions de l’époque, par chaine, bruyantes et fragiles. Pour l’expérimenter, il décide de construire une voiturette à moteur de Dion-Bouton de 1,75 chevaux vapeur. La voiturette est terminée en moins de trois mois, fin 1898, avec l’aide d’un camarade de régiment. Elle peut atteindre 50km/h et pèse 250 kilos. Les essais ont lieu sur les quais.
Le fameux réveillon de Noël 1898.
En ce jour du 24 décembre 1898, Louis et son frère Marcel rejoignent des amis, à bord de la voiture, dans un restaurant de la rue du Helder à Paris, pour réveillonner. La voiturette reçoit des commentaires dubitatifs. Pour faire taire les sarcasmes, Louis propose d’emmener ses amis gravir la rue Lepic, à Montmartre. C’est une rue pavée, longue et raide. Elle est gravie avec facilité et sans le bruit infernal que provoquaient les transmissions à l’époque. La voiturette déclenche l’enthousiasme.
Lorsque Louis Renault rentre chez lui, au petit matin de Noël 1898, il a douze commandes fermes dans la poche, accompagnées d’arrhes. Ce sont les toutes premières commandes de voitures Renault.

Les commandes doivent être honorées pour fin 1899, il ne faut pas traîner. C’est pour cela qu’est créée la société Renault Frères l’année suivante, avec l’aide financière de ses frères, et qu’est construite la première usine, sur les anciens prés de monsieur Chiouppe.
On connait la suite.
La propriété de madame Renault sera acquise par Louis un an après son décès en 1917. Il y construira le siège social qu’on peut encore voir aujourd’hui. Le reste disparaîtra progressivement, avalé par les ateliers. Les jeux d’enfant dans la maison de campagne paternelle céderont la place à l’agitation, les bruits et les odeurs de l’industrie.
Pas sûr que papa Alfred aurait apprécié.

Pour en savoir plus : « Louis Renault, patron absolu », par Gilbert Hatry éditions Lafourcade.
A voir également, le site http://louisrenault.com/



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