Cette maison est l’une des belles villas disparues du village de Billancourt. L’historien Couratier, en 1962, nous la situe à proximité de la rue Heyrault :
« M. Heyrault (1787-1834), notaire à Paris, acquit en 1824 un terrain important….Devenu Conseiller municipal de Boulogne et capitaine de la Garde Nationale, il est l’auteur d’un rapport intéressant sur la situation scolaire en 1832 et, ayant critiqué le maire Guillaume pour son inertie, vraie ou supposée, durant la grande épidémie de choléra, il amena celui-ci à démissionner ; lui-même mourut dans sa propriété en 1834. Le domaine fut acquis par le comte Tadeusz Antoni Mostowski, ancien ministre de Pologne dont la fille se maria en 1842 avec le prince Eustachy Kajetan Sapieha. La maison fut connue longtemps sous le nom de « maison du prince polonais ».
La propriété donnait depuis le XVIIIe siècle sur un large rond point qui marquait le croisement de la route de Sèvres qui menait de Paris à Versailles et de la route des Princes (Quatre Cheminées) qui conduisait au bois de Boulogne.

Nous avions confondu cette propriété avec la Villa de la Feuillée, de l’autre côté de la rue Heyrault, (voir notre article de la semaine dernière). La vraie maison du prince polonais était à l’emplacement de l’actuel marché de Billancourt. Nous l’avons baptisée ainsi pour suivre l’usage indiqué par Couratier mais nous verrons que la propriété a en fait appartenu à des personnalités très diverses, de l’industriel à l’artiste lyrique.

Des aristocrates réfugiés polonais.
Le comte Tadeusz Antoni Mostowski (1766-1842) acquiert cette propriété du quartier dit « des quatre cheminées » en 1839 auprès de la veuve du notaire Heyrault. Ce polonais exilé depuis deux ans en France est un ancien sénateur qui avait été nommé ministre de l’intérieur et de la police de Pologne par le tsar Alexandre de Russie.


Il dut quitter la Pologne, à l’image de 10 000 autres compatriotes artistes (comme Chopin), intellectuels ou propriétaires, suite à l’échec de l’insurrection de 1830 qui avait tenté de mettre fin à la tutelle russe. Le choix de la France était bien naturel, il y avait résidé durant la révolution française et y avait même été arrêté à trois reprises. Il était un familier de Condorcet et avait même collaboré avec Napoléon.
Le comte Mostowski meurt dans sa propriété de Billancourt en 1842, à 76 ans, laissant deux filles.
La même année 1842, sa fille, Roza (ou Rozalia) Mostowska, épouse à Boulogne un autre exilé polonais : le prince Eustachy Sapieha (1797-1860) issu d’une grande famille descendant des boyards médiévaux de Smolensk.


Le prince Sapieha avait vu ses biens confisqués en raison de son refus d’obéissance au tsar Nicolas Ier , roi de Pologne. Il est étroitement associé à l’hôtel Lambert, siège du centre politique et culturel de la diaspora polonaise en France.
Il a, avec Roza Mostowska, deux enfants, Jan Pawel et Maria Aniela, future comtesse Branicka, qui ont sûrement connu Billancourt.

Ils ont probablement aussi fréquenté leur voisine Lady Ann Hunloke, sa fille et son gendre le marquis de Casteja. Avant même son arrivée à Billancourt, le prince avait déjà des liens avec les familles Hunloke et Scarrisbrick. En effet, sa première épouse, Mary Patten-Bold, décédée en 1824 à trente ans, était issue d’une famille anglaise qui comptait, comme les Scarisbrick, plusieurs High Sherif du Lancashire. La famille Bold possédait, en outre, l’intégralité des terrains sur lesquels sera bâtie la ville thermale de Southport, située à quelques kilomètres du domaine de Scarisbrick .
Le prince Sapieha meurt en 1860 et son épouse Roza quatre ans plus tard, à Billancourt.
La propriété sans visage
Nous n’avons malheureusement trouvé aucun tableau ou gravure de cette belle propriété de plus de deux hectares. La maison principale devait être d’une taille tout à fait considérable car, à en croire les archives, elle comptait pas moins de 70 fenêtres ! Notre analyse des parcelles mentionnées dans les différents cadastres nous permet d’en apprécier les contours. Nous ne savons pas si l’ensemble est d’un seul tenant ou si certaines parcelles sont indépendantes. Nous savons que la propriété avait un accès au 94 rue du Vieux Pont de Sèvres et un autre au 123 route de Versailles (avenue du général Leclerc). La maison principale et les dépendances (remise, écuries) sont situées à l’endroit du marché de Billancourt actuel.

Nous avons retrouvé l’identité du jardinier de la princesse Sapieha, Louis Thibault, dans la liste des membres de la Société Impériale et Centrale d’Horticulture. On trouve aussi dans les archives en 1853, mention d’une collection remarquable de dahlias chez le prince Sapieha. Le parc comportait également des pièces d’eau, un pavillon et un verger qui donnait sur la rue Heyrault.
L’industriel Emile René Peltier
C’est en 1873, après la guerre franco-prussienne, qu’apparait un tout nouveau type de propriétaire : Emile-René Peltier (1820-1895). Né à Nantes en 1820, il est parisien et habite au 74 de la rue Montmartre. Il fait probablement de la villa sa maison de campagne.
Cet industriel fabrique à Billancourt depuis 1853, sous le nom Peltier et Paillard dite « la boîte à Poudre », des boîtes à poudre de chasse parmi les toutes premières boîtes lithographiées sur fer blanc imprimées en France. Il épouse en 1889 Constance Rény, née à Boulogne et fille d’un ferblantier. Il est élu conseiller municipal de Boulogne en 1871 et y défend une ligne très conservatrice et non républicaine.


Il est remarquable de noter que cette activité industrielle a survécu jusqu’à aujourd’hui ! La société prend le nom de Paillard et Cie en 1884 lorsqu’il cède ses parts à son associé. Puis elle prend le nom de Carnaud et Forges de Basse-Indre en 1888 à la mort de Paillard, suite au rachat par J.J. Carnaud qui possédait une forge en Loire-Atlantique. La société Carnaud avait, jusqu’en 1952 au moins, une usine à Billancourt, dans le quadrilatère formé par l’avenue Edouard Vaillant, la rue Thiers, la rue Marcel Dassault et la rue Danjou.

L’entrée était au 67 de la rue du Vieux Pont de Sèvres (Marcel Dassault). Entre 1899 et 1902 elle comptait environ 500 ouvriers. Peut-être y aviez-vous un grand parent salarié ?
La société s’est appelée Carnaud Metalbox après le rachat en 1989 par le groupe britannique Metalbox puis ses activités ont été rachetées en 1996 par l’américain Crown Holdings, spécialiste mondial actuel de l’emballage métallique.
Mais revenons au XIXe siècle et à Emile-René Peltier car celui-ci semble faire un beau cadeau avec cette propriété.
La confortable retraite de la maîtresse d’Alphonse XII.
Les matrices cadastrales nous révèlent encore une belle surprise : En 1889 la propriété passe entre les mains d’une personnalité que nous connaissons bien : Elena Sanz. Nous avions parlé d’elle dans l’article sur la villa Morel, qui était la propriété de la chanteuse Manuela Marti (alias Mercedes Martinez). Les deux femmes sont des chanteuses lyriques espagnoles, et ont triomphé dans les « Soirées d’Espagne » une série de spectacles donnés en 1889 au Théâtre du Vaudeville, boulevard des Capucines, devant le tout Paris.
Mais c’est surtout sa liaison avec Alphonse XII, roi d’Espagne, qui a fait la célébrité d’Elena Sanz. Sa maîtresse durant plusieurs années, elle avait eu de lui deux fils, Alfonso (1880) et Fernando (1881), qu’il n’a jamais reconnus. Répudiée, elle avait choisi Paris pour terminer sa carrière.


La presse de l’époque parle d’une « ravissante installation à Billancourt » et nous donne quelques anecdotes comme une « fête artistique » au cours de laquelle elle a fait entendre sa profonde voix de contralto, ou un incendie dans la maison dont ses enfants (fils du Roi d’Espagne) réchappent grâce à l’intervention des invités présents. Mais la personnalité d’Elena Sanz mérite un article dédié que le Village de Billancourt vous proposera bientôt.
Le séjour d’Elena Sanz à Billancourt ne durera que cinq ans car la propriété revient à nouveau à Emile René Peltier en 1894. Pourquoi à nouveau Peltier ? Quelles étaient leurs relations ? On sait qu’Elena n’était pas fortunée, peut-on penser que Peltier ait mis sa résidence secondaire à sa disposition ?
Elena Sanz décèdera à Paris la veille de Noël 1898.
Place au marché de Billancourt
Peltier ne conserve pas longtemps sa propriété car nous savons qu’il conclut en 1895 un accord avec la municipalité qui cherche un terrain pour bâtir le marché de Billancourt. Il cède pour 118.000 francs, 6 638 m² de son parc. Emile René Peltier décède en novembre de la même année à l’âge de 74 ans. Il laisse son nom à la ruelle piétonne qui joint l’avenue Desfeux à la rue des Quatre Cheminées.
La grande maison, avec ses dépendances, qui était là au moins depuis 1825, est détruite en 1896, juste avant la grande mode des cartes postales en France . Aucune des photos du marché (voir notre article) ne semble montrer quelque vestige que ce soit de l’ère Sapieha-Peltier. Nous devrons nous contenter de l’imaginer.

Les villas disparues de Billancourt:
Les villas disparues de Billancourt






















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