L’affaire des rues Renault

Un matin de juin 1917, Louis Renault décide de s’emparer des rues qui traversent son usine de Billancourt. Il ferme les accès par des barrières et contrôle entrées et sorties au grand dam des habitants qui habitent dans le périmètre. Ils ne peuvent plus rentrer chez eux sans produire une autorisation de circuler. Voir les mésaventures de monsieur Sautreuil.

L’affaire prend vite une tournure nationale.

La presse et les pouvoirs publics s’en mêlent. C’est ce qu’on appelle désormais « l’affaire des rues Renault ». Et elle va durer des années.

Le 5 juillet 1917, quelques jours après le coup de force, Albert Thomas, le ministre de l’armement, intervient de tout son poids et écrit au maire de Boulogne :

« Une usine comme l’usine Renault travaillant exclusivement pour la défense nationale, doit être particulièrement surveillée à tous égards, les 22 entrées qu’elle possède rendent cette surveillance particulièrement difficile. Si la tolérance de la municipalité de Boulogne pendant la durée de la guerre permettait de rendre la surveillance plus active et plus facile ce serait un service rendu à la défense nationale ».

Le même jour, le sous-secrétaire d’état à l’aéronautique fait parvenir un message de même teneur au maire. Le 13 juillet, c’est au tour du préfet de la Seine d’en rajouter : « Je verrais, en ce qui me concerne, le plus grand intérêt à ce que ces barrages fussent maintenus« .

Pour la forme, le maire demande à Renault de lever les barrages, sans succès. L’affaire est d’autant plus complexe que des voies de chemin de fer sillonnent maintenant les rues Renault. La situation devra être régularisée par un accord. Une première convention de location est rédigée le 22 août 1917. Elle est repoussée par le préfet car trop favorable au maintien des barrages après la guerre.

Les habitants en colère ne désarment pas et s’organisent. Ils s’en prennent autant à Renault qu’à la municipalité jugée trop complaisante.

Jouant de ses appuis politiques et de ses moyens financiers, Renault parvient à faire plier les derniers propriétaires du trapèze. Ils ont pour nom madame Dubois ou monsieur Loiseau, entre autres. Dans le registre des acquisitions de Renault, nous trouvons des dizaines d’autres propriétaires qui signent la vente de leur propriété au profit de Renault dans les années qui suivent la prise des rues. Piégés, ils sont prêts à vendre à n’importe quel prix.

Mais le plus coriace est Georges Moreau, conseiller municipal de Boulogne. Il est propriétaire rue Traversière et rue de Meudon. Pour le faire céder, il faudra des propositions financières généreuses et…« une voiture 12cv carrosserie conduite intérieure complète, selon le catalogue, plus le compteur ». Il vend le 23 mai 1919.

La situation reste bloquée, malgré la fin de la guerre

Le 30 avril 1919, le préfet, Auguste Autrand, écrit au maire de Boulogne, Pierre-Paul-Marie Lagneau : « Les intérêts de la défense nationale ne justifient plus actuellement le maintien des barrages« . La municipalité exige de Renault, dans un premier temps, la réouverture de la rue du Cours (avenue Emile Zola). Renault obtempère. Mais pour les autres rues, Louis Renault demande leur déclassement, arguant qu’elles n’ont plus d’utilité pour les boulonnais. Le 12 mars 1920, le nouveau maire, André Morizet, cède, prononce le déclassement des voies et décide leur location contre le paiement de 40 000 francs chaque année.

La décision du maire ne passe pas pour certains boulonnais. Ils se regroupent en association et continuent leur bras de fer. L’affaire des rues Renault couvre alors les murs de Boulogne-Billancourt.

Des campagnes de presse, des procès et des interventions diverses s’enchaînent jusqu’en 1924.

Epilogue amer pour la population

Devant le peu de résultat, la combativité s’émousse. Le 24 mars 1929, après 12 ans de scandale, la municipalité se résout à vendre à Renault toutes les voies englobées dans l’usine. C’est la fin de ce qu’on a appelé « l’affaire des rues Renault ».

Les rues Renault ont continué à servir de voies de circulation à l’intérieur de l’usine et ont même conservé leur nom. Elles n’ont réellement disparu qu’à la démolition de l’usine. Au XXIe siècle, le programme de reconstruction du trapèze n’a pas souhaité reprendre les anciens tracés et réalisera un nouveau réseau de rues, parallèle à la rue Yves Kermen et à la Seine. Seule l’avenue Emile Zola a survécu.

Les vestiges aujourd’hui.

Si la mémoire collective a oublié le coup de force de 1917, il en reste encore aujourd’hui des traces visibles. La porte monumentale Renault, place Jules Guesde, masque l’ancien accès à la rue Gustave Sandoz. Mais ce n’est pas le seul. Voyez-vous les deux portes en briques qui encadrent le bâtiment Dreyfus, au bout du parc de Billancourt ? Croyez-vous qu’elles donnaient accès au bâtiment ? Non, elle barraient, en réalité, les accès aux anciennes rues Théodore et Traversière ! Elles apparaissent sur les photos dès 1920.

Pour le détail de l’affaire des rues Renault voir dans le livre « Boulogne Billancourt, ville des temps modernes » l’excellent chapitre consacré à Louis Renault par Gilbert Hatry.


Photo en-tête d’article : porte de la rue Traversière, vers 1920 – Renault Histoire.

One Reply to “”

  1. Assez hallucinant ce genre de comportement 🙀.
    D’un autre côté, pas très étonnant de la part des « tycoons » (grands patrons), qu’ils soient de n’importe quelle nationalité. Une propension à ne plus tenir compte des autres…
    Bref.

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