L’insaisissable ferme anglaise

Une grande encyclopédie agricole de la fin du XIXe siècle mentionne l’existence d’une « ferme anglaise » remarquable à Billancourt, complètement inconnue de tous les historiens qui se sont intéressés à Boulogne-Billancourt.

Voilà qui est intrigant. Une laiterie modèle à Billancourt ? Où cela ? Et pourquoi anglaise ?

La « Maison Rustique du XIXe siècle »

Cette grande encyclopédie intitulée Maison rustique du XIXe siècle, dédiée aux techniques agricoles, a été éditée en 1835. Elle se veut exhaustive et comporte cinq tomes de près de 500 pages chacun, agrémenté de 2 500 figures et rédigé par 61 agronomes et praticiens des sociétés agricoles de France, c’est considérable ! Cette encyclopédie rencontre rapidement un succès national, et même européen.

Dans l’édition de 1844, au tout début du tome 3 et dans le chapitre dédié à la laiterie idéale, on peut lire : « La belle ferme anglaise de Billancourt, près le pont de Sèvres, [qui] nous a paru un bon modèle à offrir« . En tête de chapitre, figure une gravure représentant l’intérieur de cette laiterie.

Un projet d’amateurs passionnés a d’ailleurs récemment entrepris la restauration de cet ouvrage. Il est toujours réédité et recommandé par les survivalistes et amateurs de vie en autosuffisance.

Certains l’appellent aujourd’hui « la Bible de l’autonomie totale ».

La ferme de Lady Hunloke ?

Revenons à notre ferme. Écartons d’emblée l’hypothèse que cette ferme ait été l’ancienne ferme médiévale de Billancourt ou même la ferme Delaguepierre, qui n’avaient rien d’anglais et se trouvaient plutôt loin du pont de Sèvres.

Nos recherches nous apprennent que cette ferme anglaise est liée à lady Ann Hunloke, belle-mère du marquis de Castéja et propriétaire de ce jardin remarquable que nous avions découvert il y a quelque temps.

En compulsant les registres des notaires on retrouve que, le 5 décembre 1844, Lady Ann Eccleston Hunloke, demeurant à Billancourt, près Paris rue du Vieux Pont, fait rédiger un contrat de bail au profit du comte Albert de Bouillé, maire de Nevers, de la ferme anglaise, moyennant trois mille francs de loyer annuel. Le 23 décembre lady Hunloke avait donné procuration à son gendre, le marquis de Castéja. Ce bail est résilié le 20 janvier sans qu’on sache pourquoi.

Un mois plus tard, le 7 février 1845, un nouveau bail est signé par lady Hunloke, pour la location de cette ferme anglaise, sise à Billancourt, et pour la même somme, à Joseph Galtier de Flourens, nourrisseur-laitier, et Ferdinand Ségoffin, homme politique et voisin du marquis de Casteja à Paris (les nourrisseurs assurent la fourniture du lait frais dans les villes).

Pourquoi est-ce une ferme modèle ?

À l’époque on ne connait pas encore les germes et les microbes mais on est conscient de la nécessité de maintenir les meilleures conditions de propreté et d’hygiène. La ferme anglaise de Billancourt est citée, dans le tome 3, comme modèle pour sa construction. Le texte donne une idée de qu’elle devait être : une salle voûtée en plein cintre avec « une hauteur de la voûte sous clef à 2 m 50 ou 3 mètres de haut« , les murs en moellons de pierre bien cimentées. Un bâtiment construit « à quelque profondeur en dessous du terrain extérieur » qui facilite l’écoulement des eaux, facile à nettoyer et qui optimise la ventilation et l’humidité.

Nous avons retrouvé l’architecte de la ferme modèle : il s’agit de Jacob Silveyra. Un architecte qui a par ailleurs construit des écuries pour de riches clients britanniques. Il est bordelais et associé aux hommes d’affaires Charles Scarrisbrick***, le frère de lady Hunloke, et Charles Cunningham (cf. ci-dessous) dans la société des Quatre Cheminées.

La baratte de Billancourt

La même encyclopédie évoque un peu plus loin, dans le chapitre consacré à la fabrication du beurre, différents types de barattes dont la nouvelle « baratte de Billancourt dont nous avons vu le modèle dans la belle laiterie de M. Charles Cuningham à Billancourt, près Paris« . Ce Charles Cunningham est un financier et un inventeur anglais. Il s’installe à Paris, après Waterloo, tout comme Lady Hunloke. Il possède une propriété route de la Reine. Lady Hunloke et Cunningham sont très proches : vers 1830, elle est domiciliée chez lui, rue de la Pépinière à Paris. En 1842 elle lui achète un terrain à l’ouest de sa propriété. On peut penser que cette « belle laiterie » n’était autre que notre « ferme anglaise ».

La « Maison Rustique » nous fournit une illustration et une description de cette baratte de Billancourt : « Une forme pyramidale quadrangulaire tronquée et renversée. Elle a 82 cm de longueur par le haut, 30 cm de largueur et 42 à 50 cm de hauteur. Au milieu de cette hauteur, elle est percée d’un trou qui donne passage à l’arbre sur lequel on enfile un volant de quatre ailes percées de trous et qu’on peut enlever à volonté. Le fond intérieur de la baratte est semi-circulaire et un trou percé près de ce fond sert d’écoulement du lait de beure et des eaux de lavage« .

L’existence de la ferme anglaise a, semble-t-il, été de courte durée. L’entreprise de Galtier de Flourens est déclarée en faillite le 10 décembre 1845, par le juge Germain Halphen. On ne sait pas qui la reprend.

Il faut attendre 1857 pour en entendre à nouveau parler. Le guide Joanne des environs de Paris mentionne, dans le chapitre consacré à Auteuil, une « pension pour chevaux, connue sous le nom de la Ferme anglaise, et située à Billancourt, sur la route de Paris à Sèvres » . Les chevaux ont-ils pris la place des bovins ?

Après cette date, on ne trouve plus mention de cette ferme anglaise.

Où était donc cette ferme anglaise ?

Malgré nos efforts, nous n’avons pas de certitudes sur sa localisation. Toutefois, des indices nous mènent à une hypothèse sérieuse. Tout d’abord nous savons grâce au guide Joanne de 1857 qu’elle était située « sur la route de Paris à Sèvres », ensuite, grâce à l’encyclopédie de 1844, nous savons qu’elle était « près du pont de Sèvres ». Enfin, nous savons que la propriétaire était Lady Ann Hunloke dont on connait maintenant bien la propriété.

Tout cela nous conduit à penser que la ferme anglaise devait être cet ensemble de bâtiments mentionnés au cadastre de 1860 sous les numéros de parcelle 1542 à 1544, ici en vert, à l’angle des rues du vieux pont de Sèvres et de ce qui deviendra la rue de la Ferme**. Elle faisait face à l’église de Billancourt. Aujourd’hui on la situerait face au Bistro de la Ferme, donnant sur la place Bir-Hakeim.

Le terrain comporte une pièce d’eau et un pré qui semble suffisant pour faire paître un troupeau.

La partie centrale de la propriété Hunloke est exclue car occupée par le grand jardin, ainsi que le terrain figuré ici au bas de la carte et qui n’était pas bâti à l’époque. Lady Hunloke n’avait pas d’autre terrain.

Une photo ?

La ferme n’existe plus aujourd’hui et nous ne disposons que d’une vue de l’intérieur. C’est maigre. Nous n’avons aucune idée de ce à quoi ressemblait cette « belle ferme », comme la qualifiait l’encyclopédie. Mais peut être des vestiges ont-ils perduré jusqu’au XXe siècle ? Nous avons poursuivi l’enquête.

On sait que ce terrain est revendu par lady Hunloke en 1855 à Charles Barthelemy, une relation d’affaires, qui le revend à une certaine Dame Philippon. Mais le cadastre ne nous dit rien des activités qui s’y déroulent. Y a-t-il encore des chevaux ?

Surprise : les plans cadastraux suivants montrent que la disposition des bâtiments n’a pas bougé jusqu’en 1936 au moins ! Nous avons cherché les lieux dans notre photothèque et nous avons fini par trouver un photo aérienne correcte de l’IGN. Les trois bâtiments sont bien là, en 1922, le long de la rue du Vieux Pont de Sèvres, avec la même emprise au sol qu’en 1860.

Une autre photographie de 1905 environ, prise cette fois depuis le nord, nous donne une vue de ce qui semble bien être, à gauche, un bâtiment à usage professionnel (C) et une maison d’habitation (B),

Nous vous laissons juges. Avons-nous sous les yeux les constructions originales de Jacob Silveyra ? Ou de nouveaux bâtiments ? Pour le bâtiment C, il sous semble malheureusement bien moderne.

Ce qui est sûr c’est que ce n’est plus une ferme : en 1901, c’est la propriété de Georges Lesport, il y réside (sûrement dans la maison) et y fabrique des produits pharmaceutiques. L’entrée est passée au 16 rue de la Ferme. Cette activité perdure au moins jusque dans les années 20.

Après la seconde guerre mondiale, seule la petite maison semble subsister. Puis tout est rasé au début des années 1970. Aujourd’hui le terrain est occupé par des bâtiments de l’école élémentaire Castéja.

Tout comme pour le beau jardin de lady Hunloke, il ne reste de la ferme-modèle anglaise de Billancourt que quelques lignes dans des archives.


* Cette trouvaille a été dénichée par un de nos correspondants, Jean-Denis de Castéja, descendant du marquis de Castéja (qui a donné son nom à une des rues de Boulogne-Billancourt, souvenez-vous).

**On pourrait être tenté d’en déduire que la rue de la Ferme tire son nom de cette ferme anglaise. C’est bien peu probable. La rue menait depuis déjà bien longtemps à la ferme médiévale de Billancourt.

***Charles Scarisbrick possédait vers 1840 pas moins de 40 hectares aux portes de Paris dont 10 à Boulogne et Billancourt.

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