Vous souvenez-vous d’elle ? Je l’avais rencontrée en 2021. Elle habite dans notre quartier depuis 94 ans ! Elle a connu le front populaire, les grandes grèves, les réfugiés russes, les bombardements alliés, les glacières, mai 68 et le départ de Renault.
Il y a quelques jours, je réalise qu’elle a passé 100 ans ! Je l’appelle pour prendre de ses nouvelles et bavarder. Elle est toujours là, même si elle ne sort que peu. J’ai l’intention de republier son histoire. Elle n’a pas changé malgré son grand âge, sa voix est toujours gracieuse et sûre et sa vivacité d’esprit étonnamment intacte.
La rencontre de 2021
Juillet 2021, notre épicier de la rue du Point du Jour, me dit : « Vous devez la voir, c’est une voisine. Peut-être la plus ancienne habitante du quartier ! Si vous voulez, j’arrange une rencontre avec elle ». Bien sûr, j’avais accepté sur le champ !
Quelques jours plus tard, je traverse la place Jules Guesde en direction de la brasserie Billancourt (« BB Rose » actuel) avec un cahier sous le bras. Il est 14h et le temps est doux. Une dame attend, là, debout et digne, appuyée sur sa canne, un masque bleu sur le visage (nous sortions du troisième confinement). Elle tourne son regard vers moi alors que je marche dans sa direction. Je la salue. C’est bien elle. Je lui propose un café en terrasse, qu’elle accepte.

Je lui raconte le « Village de Billancourt », ce que je fais et pourquoi je le fais. J’ai tellement de questions à lui poser. Elle semble rassurée, le courant passe. Pendant plus d’une heure, guidée par mes questions, elle me confie ses souvenirs, son histoire. Elle a un débit rapide, et la mémoire sûre. De temps à autre, elle s’interrompt : « Vous croyez que mon histoire va intéresser les gens?« . Je lui réponds : « Oui, j’en suis sûr !« .
Nous nous revoyons à deux reprises durant l’été 2021. Un jour, elle ouvre son sac et me tend quelques photos de famille, de minuscules photos en noir et blanc, aux bords dentelés. Ce sont celles qui illustrent notre article. L’une après l’autre, elle me raconte leur histoire. « Merci, elles sont magnifiques, je vous les rends dès que je les ai reproduites ». « Non, vous pouvez les garder ». « Les garder ? Moi ? Mais..et vous ? Et votre fils, il voudra sûrement les récupérer ?« . Emma soupire un peu « Non, il n’en fera rien ». Je suppose des relations familiales difficiles1.
Après la publication de mes deux articles, les 12 et 20 septembre 2021, je retourne chez elle pour lui apporter les articles imprimés sur papier (elle n’a pas internet). J’ai également imprimé pour elle vos nombreuses réactions laissées sur Facebook et Instagram. Elle en prend connaissance avec une émotion visible !
Voici son histoire.
Une jeune fille de 6 ans
Emma2 nait le 15 septembre 1925. Selon une tradition familiale, elle porte le même prénom que sa mère. Mais sa mère aurait préféré la baptiser « Catherine ».
Elle a 6 ans lorsqu’elle arrive à Billancourt en 1931. La famille s’installe d’abord dans un meublé au 262 bis, boulevard Jean-Jaurès (à côté du « Garage de Strasbourg » , dont l’enseigne existe toujours).

Photo de famille.
En 1936, elle a 11 ans et la famille emménage au 123, rue du Point du Jour, tout près de la place Nationale.
Son père, Ferdinand, est peintre de formation. Il travaille aux Glacières, rue de Meudon, comme homme à tout faire, à l’entretien. Sa maman, mère au foyer, va rendre visite de temps à autre à la femme du directeur. Emma se souvient des livreurs de glace qui partaient faire leurs livraisons et de la pesée des charrettes à cheval. Les écuries étaient de l’autre côté de la rue.

Elle va à l’école de la rue du Vieux Pont de Sèvres, où elle se lie avec une Véra Poustinikov, fille d’un russe blanc de l’armée du Tsar, arrivé à Billancourt pour fuir la révolution.
La famille se rend à la messe à l’église de la place Bir Hakeim, aujourd’hui disparue. Emma fait son catéchisme rue de Solférino.
Suite à la victoire du front Populaire, en avril 1936, 33 000 ouvriers de Renault se mettent en grève et occupent l’usine. Ils réclament la semaine de 40 heures, les congés payés, une amélioration des salaires et la reconnaissance des délégués ouvriers. L’action de la plus grande usine française est déterminante et ils obtiennent gain de cause.


Mais la politique passe bien au-dessus de la tête de cette petite fille de 11 ans. Elle se souvient surtout de la Place Nationale (Jules Guesde) noire de monde, de ces femmes qui font parvenir aux grévistes qui occupent l’usine du ravitaillement par un panier suspendu à une corde. À la fin du conflit, la petite Emma se souvient des grévistes défilant dans la rue, transportant un mannequin pendu à une corde, aux cris de « de la Roque au poteau ! ». (François de la Roque était alors le président général des Croix-de-Feu, une organisation nationaliste).
Un quartier animé et cosmopolite
1937, fin de l’année scolaire, Emma a 12 ans. Après la remise des prix à l’hôtel de Ville, sa maman lui achète une belle robe bleu ciel.

Le quartier est animé et chaleureux. « Tout le monde se connaissait, à l’époque ». Il est plein de russes blancs et d’arméniens qui ont fui les révolutions ou les persécutions et sont à la recherche de travail. Ils travaillent à l’usine, bien sûr, mais tiennent aussi des boutiques un peu partout dans le quartier. À la pointe de l’actuel parc des Glacières se tient un commerce tenu par trois frères russes blancs, les Volkof, qui vendent, en trois boutiques, épicerie, fruits et légumes et boucherie, « C’était l’ancêtre de la supérette ! ». Le dimanche matin, ces mêmes russes convergent vers la petite église orthodoxe Saint-Nicolas.

« Le quartier était plein de petites maisons, surtout du côté de la rue Nationale et la rue de Meudon. Il y avait encore des villas à l’époque. L’usine a beaucoup changé ce quartier-là ».
À la sortie de l’usine, la place Jules Guesde, que tout le monde continue d’appeler la « place Nationale » est très animée. Le « Central » a la réputation d’être le débit de tabac le plus important de France (l’actuelle banque BRED). En bas, les ouvriers Renault discutent autour d’un verre, au premier étage, les « blouses blanches » jouent au billard.

Le week-end, la famille d’Emma va canoter sur le grand lac du bois de Boulogne. De temps en temps, ils vont au cinéma, à l’Artistic Palace (la façade existe toujours), au Celtic (le G20 du boulevard Jean-Jaurès) ou au Pathé palace (aujourd’hui, le C&A). Emma se lie d’amitié avec Georges, le petit-fils d’un collègue de son père. Elle ignore alors qu’il deviendra son mari.
En 1939, la guerre éclate et, bientôt, les privations et les bombardements vont frapper la jeune fille. Retrouvez « La guerre d’Emma » lundi prochain dans le « Village de Billancourt ».



Hâte de lire la suite !
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Passionnant ! Étudiant en histoire et nouveau résident à Billancourt, je vous lis avec plaisir. Bravo et merci !
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