Si vous passez entre le marché de Billancourt et l’ancienne patinoire, vous ne pouvez pas les manquer. Elles sont situées aux 7 et 9 rue Victor Griffuelhes. Il s’agit, non pas d’une, mais de deux maisons de style XIXe siècle, un style « cottage » qu’on verrait plutôt du côté d’Enghien-les-Bains ou de la côte normande.
Quelle est l’histoire de ces villas ? Qui les a imaginées ? Qui les a fait construire et pourquoi ? Mais également : puisque la quasi-totalité des villas anciennes de Billancourt à été rasée par le rouleau compresseur Renault, pourquoi celles-ci ont-elles subsisté ? Le Village de Billancourt a enquêté.

Ce sont deux pavillons de brique et colombages, aux toitures débordantes, à larges pans, soutenues par des consoles et des charpentes apparentes. La maison de gauche doit sa personnalité à son toit dit en « demi croupe ». C’est un style dit « éclectique » qui trouve son inspiration dans l’architecture rurale.
Comme pour toute enquête, nous commençons par les archives municipales. Là, nous consultons le cadastre, les recensements, les casiers sanitaires et les registres d’état-civil.
Pas si anciennes.
Au début du XXe siècle, le coin de la rue de Meudon et de la rue du Vieux Pont de Sèvres n’est qu’un large jardin de 700 m², propriété d’un certain Etienne Bouteillé. Ce terrain comprend une maison de maître, un kiosque, une remise, une écurie et des dépendances. Au début des années 20, ce grand jardin est morcelé pour être vendu par lots. On y construira notamment le futur hôtel Bijou et nos deux maisons.


Apparition des deux villas (en rouge) et de l’hôtel Bijou, à l’angle des rues de Meudon et du Vieux pont de Sèvres, – cadastre archives municipales 1905 et 1936.
Aux archives municipales, dans les « casiers sanitaires », nous retrouvons, datée d’août 1924, une demande de permis de construire signée par un certain Albert Caillon : « Etant propriétaire d’un terrain situé 53 rue de Meudon1, à Billancourt, je viens vous demander l’autorisation de construire un pavillon« . Le permis est accordé.
Albert ne veut manifestement pas d’une maison ordinaire et fait appel à Joseph Bourniquel, un architecte qui a beaucoup construit dans la région parisienne (on reparlera de lui la semaine prochaine).
Aux archives, un grand plan bleu (un cyanotype) nous révèle le détail des étages et un beau plan de façade. La maison semble disposer de quatre belles chambres ou plus. Le grenier sera transformé en logement en 1929. Outre les salons, salle à manger et cuisine, la maison dispose d’un grand sous-sol équipé d’une buanderie et d’une cave. A l’arrière, on trouve un petit jardin clos.




Les deux plans généraux ci-dessus, de 1924, nous donnent le nom du propriétaire de la maison de gauche: un certain Garnaud.
1924, c’est déjà la fin de l’Art Nouveau et on se rapproche des années 30 et de l’Art Déco, qui verront un revirement complet dans l’architecture. On peut le dire : à peine bâties, les villas de Caillon et Garnaud sont déjà passées de mode.
Albert Caillon, l’ouvrier et sa maison bourgeoise.
Les informations généalogiques concernant Albert Caillon sont heureusement nombreuses. Nous avons également retrouvé des photos. Albert Caillon nait à Evreux le 29 aout 1873. Il épouse, en 1898 Reine Henriette Bade (1905-1939) fille d’un tapissier allemand de Hanovre. Ils ont un fils et trois filles, nés entre 1899 et 1905.

Comme d’habitude, nous avons recherché des descendants … et les avons retrouvés. Ce descendant nous a même transmis un ouvrage racontant la vie de Maurice Caillon (1903-1993), le fils d’Albert. Si l’ouvrage est essentiellement consacré à Maurice, quelques pages évoquent l’arrivée de la famille à Billancourt. Il nous donne a voir des facettes de leur personnalité.
Albert a une épicerie à Dreux, mais elle ne marche pas et il fait faillite. Il répond alors à l’appel de la capitale, comme beaucoup à l’époque, et installe, en 1907, sa famille à Billancourt. Ils logent au 13 de la rue Gustave Sandoz2, juste en face de l’entrée de l’usine Renault, encore toute récente. Il se fait embaucher chez Bernot « Charbon et blanchisserie » (comment se fait-il que ces activités soient compatibles ?).
Albert donne à sa famille une éducation stricte. Henriette tire de ses origines teutonnes un goût prononcé pour la discipline et les punitions sont sévères : de l’eau et du pain sec. Les enfants vont à l’école de la rue de Clamart. Henriette décide un jour d’emmener tout son petit monde chez le photographe. C’est grâce à cela que nous connaissons leur visage.


L’été, parfois, la famille passe quelques jours à Evreux chez le grand-père.
Durant la grande Guerre, Albert est mobilisé dans l’artillerie. Il participe à toutes les campagnes jusqu’en 1917. Pour faire vivre la famille, Henriette travaille chez Bernot et ourle les serviettes damassées.
Une fois démobilisé, en 1919, Albert entre chez Renault comme ouvrier spécialisé dans l’équilibrage des frictions d’embrayage. C’est le début d’une carrière toute entière consacrée au constructeur automobile. L’immeuble de la rue Gustave Sandoz étant avalé par l’usine, devenue géante, la famille doit déménager et s’installe au 8 de la rue des quatre cheminées.
Nous avons récupéré son dossier, à l’association « Renault Histoire ». Il y est enregistré sous le matricule 737 5024 34. Malheureusement, la pêche est maigre car son dossier a été endommagé lors des bombardements alliés du 3 mars 1942. On apprend qu’il a commencé le 4 septembre 1919 à l’atelier 65 comme simple manœuvre. Il devient ouvrier spécialisé tourneur à partir de 1921. Il a une carte de coopérative jusqu’au 12 juin 1940. les microfiches sont de mauvaise qualité car visiblement le jeu d’origine a été brulé.
Renault devient une affaire familiale. Sa fille ainée, Yvonne, y sera steno-dactylo, en 1931. Son fils Maurice y est embauché très tôt, en septembre 1917, comme groom par le bureau militaire (c’est la guerre). Il n’a que 14 ans. Pour Maurice c’est aussi le début d’une longue carrière de 49 années chez Renault, qui l’emmènera de l’atelier 54 à la succursale de Constantine en Algérie. Son histoire est longuement racontée par son fils, Jean-Claude Caillon, dans un livre « Pas après pas, une vie avec toi » qu’il lui a consacré. Jean-Claude, aussi, travaillera pour le constructeur.
La suite, on la connait : deux ans après le décès de son père, Albert fait construire en 1924 son joli pavillon à l’extrémité de la rue de Meudon. De cette période nous avons peu d’informations, si ce n’est qu’il y accueille, quand ils le peuvent, ses quatre enfants et cinq petits-enfants.

Comment un ouvrier a-t-il pu faire construire une telle maison ? Une hypothèse : on sait que son père, Alexandre, cafetier à Evreux, décédé peu avant la construction, avait des biens immobiliers.
Henriette Caillon décède deux mois après la déclaration de la seconde guerre mondiale, le 4 novembre 1939. La maison est touchée par le bombardement anglais de 1942. Les portes sont complètement démolies, les murs soufflés requièrent la pose d’ancres de fer. Les tuiles de la toiture sont arrachées, nécessitant la pose d’une grande bâche. C’est l’architecte Bourniquel, toujours lui, qui fait effectuer les travaux.
Albert Caillon y meurt le 16 décembre 1956, à l’âge de 83 ans. Le simple ouvrier de chez Renault aura laissé à Billancourt l’une de ses maisons les plus remarquables. Les villas sont aujourd’hui inscrites au Patrimoine Architectural, par le Ministère de la Culture, sous la référence IA00119951. Elles sont un exemple étonnant que la condition d’ouvrier ne rime pas toujours avec les hôtels meublé minables, si courants à l’époque.

Et la maison de gauche ?
Nous avons parlé, jusqu’ici, de la maison de droite. Qu’en est-il de celle de gauche, la plus grande ?
Le cadastre nous dit qu’elle était en 1926 la propriété d’un certain Pierre Louis Garnaud, originaire de Paris. Les plans généraux mentionnent son nom dès 1924. En 1926 et 1936, il y est recensé avec son épouse Jeanne Serckx et sa belle-mère Valentine. Garnaud et Caillon se connaissaient sûrement depuis plusieurs années car étaient déjà voisins rue des Quatre Cheminées, en 1921 (Garnaud au 10 et Caillon au 8). Qu’est-ce qui les a décidés à entreprendre ce projet ensemble ? Mystère. Nous n’avons pas trouvé de liens familiaux. Il ne travaillaient pas dans la même société et n’ont pas été mobilisés dans les mêmes régiments.
Garnaud n’avait pas une situation beaucoup plus confortable que Caillon, puisqu’il était simple comptable à la Société Générale.

Nous savons que Pierre Garnaud était encore dans sa villa en juillet 1938. Le couple ne semble pas avoir eu d’enfants. Le Cercle Généalogique n’a pas trouvé de naissance à Boulogne-Billancourt dans les tables décennales après 1917, pas de mention d’enfants dans les recensements. Nous n’avons pas, non plus, de photos de famille, pas de plan détaillé de sa maison, pas de documents aux archives. Ils semblent avoir quitté Billancourt avant 1946, probablement pour Menton où Pierre Garnaud décède, le 12 janvier 1959.
Une dernière question se pose : Peut-on classer ces villas parmi les « belles villas de Billancourt« qui ont précédé l’industrialisation ? À cela, nous devrons répondre « non ». En effet, malgré leur style XIXe, elle sont, en fait, plutôt récentes et tout à fait contemporaines de l’aventure Renault.
La semaine prochaine, nous découvrirons l’architecte Joseph Bourniquel, et ses maisons sur catalogue. Nous verrons également que trois de ses réalisations se trouvent encore aujourd’hui dans un rayon de 200 mètres autour du marché de Billancourt.


