Aux Peupliers

En vous promenant sur les berges de la Seine, en amont du pont d’Issy, vous passiez devant ce restaurant au pignon soutenu par une jolie ferme débordante. Cet élément de charpente avancé sur la façade est un ornement apprécié, à la fin du XIXe siècle. Un style que ne possédaient pas les nombreuses guinguettes, plus rudimentaires, qui jalonnaient les quais. Le Village de Billancourt a enquêté et, surprise, il était encore là au début des années 70 !

Le restaurant « Aux Peupliers » est situé au 39 du quai du Point du Jour, à l’angle de la rue des Peupliers. Il apparaît au cadastre de 1905, mais il est probablement plus ancien.

À la même adresse on trouve une maison bourgeoise (on devine sa toiture en arrière-plan) et un petit commerce qui semble avoir été, tour à tour, un atelier automobile (notez l’enseigne « automobiles »), une droguerie, une quincaillerie puis une menuiserie.

Juste à côté se trouve la guinguette du « Bon Pêcheur » tenue par les Meunier. Cette famille installée de longue date, a tenu à la fin du XIXe siècle (avant la construction du pont d’Issy), le rôle de passeur vers la rive gauche et la guinguette du Robinson, nous avions raconté leur histoire, souvenez-vous.

Le ponton des « Peupliers », face au restaurant, est une des stations des Bateaux Parisiens. Cette ligne de bateaux (les « hirondelles ») est fréquentée par les parisiens en promenade le dimanche. Le restaurant est probablement aussi fréquenté en semaine car, à 100 mètres de là, se trouvent les ateliers aéronautiques des frères Voisin1.

Le cuisinier breton Joseph Le Roux

Qui était le patron des « Peupliers » ? Les recensements ne sont pas très clairs, plusieurs bâtiments ayant la même adresse, on ne sait pas bien qui réside où.

Dans la rubrique « marchands de vins » de l’annuaire Didot-Bottin de 1907, on y trouve une certaine veuve Le Roux. Avec cet indice, nous fouillons les registres des archives municipales et nous la retrouvons. Elle s’appelle Eugénie Desplos, une cuisinière aveyronnaise mariée à Joseph Bastien Le Roux, cuisinier d’origine Bretonne. Ce dernier meurt prématurément en 1903, à 39 ans à Billancourt. D’après l’acte de décès, il résidaient juste à côté du restaurant, au 2 rue des Peupliers,

L’ annuaire de 1914 nous donne un nouveau gérant : un aveyronnais également, nommé Eugène Bouloc. D’après son dossier militaire, il y résidait depuis 1910.

Qu’en est-il des propriétaires ? Le cadastre nous révèle que le terrain appartient depuis 1886 à un certain Achile Jolliot, un représentant de commerce. Est-ce lui qui a construit le restaurant ? Non, les archives nous disent qu’il a été bâti en 1879 par son prédécesseur, Jean Gédéon Thérond.

Au décès de Jolliot, à son domicile du boulevard de la République en 1926, la propriété revient à sa veuve Marie-Madeleine Leneveu.

En 1931, le café est racheté par Bouloc, le patron du restaurant. Il y habite toujours mais ne le conserve pas longtemps car le 11 octobre 1933, il le vend à Renault (encore lui !). Chose rare, l’industriel ne le détruit pas. Pourquoi ? Il le conserve probablement pour ses ouvriers qui travaillent à proximité.

Un lent déclin

A partir des années 1920, le quartier s’urbanise et s’industrialise fortement. Après le départ des frères Voisin, Renault s’implante et occupe tout l’espace des quais jusqu’à Paris : c’est le quartier du Point du Jour.

La fin de la seconde guerre mondiale va projeter le café dans la rubrique « faits divers » des quotidiens nationaux. Le 13 décembre 1945, vers 19h45 cinq ou six soldats noirs américains font irruption, pistolet au poing, aux cris de « Hold up, hold up !’. Ils dépouillent les six clients présents, s’emparent des 20 000 francs qui étaient dans le tiroir-caisse, tirent plusieurs coups de feu sans faire de victime et prennent la fuite :

En 1968, le café est toujours là. C’est alors un bar-tabac fatigué, baptisé « le Boyard » et fréquenté par les ouvriers des usines, omniprésents dans le quartier. Il est dans un tel état qu’il semble avoir rétréci.

Au début des années 70 on reconstruit le pont d’Issy. Le bar-tabac est rasé, en même temps que les alentours, pour laisser la place au nouveau réseau de voies de la tête de pont.

Comparaison 1960 – 1982 des abords du pont d’Issy – IGN.

Le joli restaurant du cuisinier brestois Joseph le Roux n’est plus qu’un lointain souvenir.


  1. Les ateliers des frères Voisin sont installés au n°34 du quai du Point du Jour. ↩︎

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