De quand date cette photo ?

Voici une photo prise quelque part à Billancourt. De quand date-t-elle ?

C’est une photo d’amateur. Le personnage et le mobilier semblent sortis d’une photo noir et blanc, pourtant ce n’est PAS une photo colorisée, les couleurs sont naturelles. Etrange.

Réponse : ce cliché date de 1907 ! Aviez-vous deviné ? Et oui, la photo couleur existait déjà à l’époque.

La photo représente l’abbé Dard, curé de Goumois (Doubs). Il est en visite chez les Boucher, une famille de Billancourt. La pose, dans ce jardin, est évidemment mise en scène et les objets probablement choisis pour leurs couleurs vives. Le résultat est surprenant de fraîcheur encore aujourd’hui.

Ce cliché fait partie d’un ensemble exceptionnel de photos de famille sur plaque de verre que nous avons récupérées, il y a un mois, des descendants de cette famille Boucher qui a habité Billancourt entre 1870 et la seconde guerre mondiale. Leur villa était à la place de l’ex-école des Papillons.

La plupart des photos sont en noir et blanc, mais les plus étonnantes sont ces photos couleur prises entre 1907 et 1913. Alors, de quoi s’agit-il exactement ?

L’autochrome

A Paris, en août 1839, les premières photographies sur plaque argentée, ces « miroirs qui se souviennent », créent la sensation, mêlée d’une certaine déception car elles ne reproduisent qu’un seul ton. Elles sont en  » Noir et Blanc « . Des essais pour saisir la couleur se multiplient, ils sont plus ou moins convaincants. La méthode des 3 couleurs, imitée de la vision humaine, semble la plus prometteuse.

Louis Ducos du Hauron-Vue d’Agen-1877-Héliochromie. Musée des beaux-arts d’Agen.

Il s’agit là d’une prouesse de laboratoire. La photographie en couleurs, simple et bon marché, n’est pas pour tout de suite.

En 1907, l’Autochrome va permettre enfin de capter de façon pratique cette couleur tant désirée. Louis Lumière, son inventeur, sera particulièrement fier du résultat. Il faut dire qu’il lui aura fallu 10 ans pour sa mise au point. Et c’est un succès : 50 millions de plaques seront produites, essentiellement pour le marché français.

Le procédé est admiré pour la beauté de son rendu et ses couleurs pastel. L’image est directement positive, sur verre, et s’observe par transparence ou en projection comme pour les diapositives de nos parents. Mais elle est non reproductible et d’une sensibilité bien moindre que cette nouvelle génération de plaques  » Noir et Blanc  » qui permettent l’instantané, c’est à dire la photo sur le vif. C’est pourquoi elle est boudée par les professionnels, d’autant plus qu’elle est difficilement imprimable.

Cela ne décourage pas pour autant les amateurs suffisamment enthousiastes et fortunés, le prix d’une boite de 4 plaques Autochrome étant identique à celui d’une boite de 12 plaques Noir et Blanc.

Si l’Autochrome n’est adopté quasiment que par les amateurs, il y a cependant une heureuse exception avec la fabuleuse collection d’Albert Kahn, les « Archives de la Planète« . Et ça se passe chez nous, à Boulogne-Billancourt !

Et puis, la mythique Kodachrome et l’Agfacolor vont dès 1936 inaugurer la photographie en couleurs bon marché, performante et reproductible, celle des albums photo de notre jeunesse (enfin pour ceux d’entre nous ayant plus de 30 ans !). L’Autochrome aura vécu.

Des photos en relief

Et ce n’est pas tout. L’Autochrome se prête bien à la stéréoscopie, ce relief qui rajoute à la magie de la couleur. C’est le cas pour les plaques de la famille Boucher. Ces photos peuvent être visionnées pour restituer l’impression de la 3ème dimension, c’est à dire le relief.

L’appareil photo était un appareil spécial qui prenait deux vues simultanées. Ces deux vues une fois développées étaient montées côte à côte sur une plaque de verre qui, insérée dans une visionneuse à deux objectifs, le stéréoscope, restituait l’impression du relief.

Jules Richard-Vérascope 45 x 107 mm

Appareil Jules Richard-Vérascope 45 x 107 mm

Les vues en relief étaient très populaires dès le second empire. On parle alors de stéréomania : tout salon bourgeois qui se respecte se doit d’avoir son stéréoscope avec sa collection de vues de scènes quotidiennes et du monde entier. Puis les progrès des plaques photographiques et leur industrialisation vont permettre aux amateurs d’en réaliser par eux mêmes, dès la fin du XIXe siècle.                                  

Cet engouement va disparaitre dans les années 1950. Certains d’entre vous se rappelleront sans doute la visionneuse View-Master de leur enfance avec ses photos sur disque…

Et même des effets spéciaux…

Le photographe de la famille Boucher s’est même essayé aux effets spéciaux. Sur la vue ci-dessous, datant de janvier 1900, on découvre un ami de la famille, en trois exemplaires autour d’une table. L’effet est obtenu par la technique de la surimpression sur fond noir consistant à impressionner la pellicule à trois reprises, dans trois positions.

Si de tels trucages n’étonnent plus grand monde aujourd’hui, à l’époque c’était une grande nouveauté. Au même moment, Georges Méliès étonnait le public avec ses fantasmagories utilisant des effets spéciaux similaires, parfois très élaborés.

Ces photos sont une magnifique trouvaille. Nous aurons l’occasion de vous en présenter d’autres lorsque nous vous raconterons l’histoire de la « Villa Boucher », très prochainement.

4 Replies to “De quand date cette photo ?”

  1. Incroyable la qualité de ces photos. Comme d’habitude, une publication que j’adore. Parlant de photos, peut-être savez vous que Robert Doisneau le fameux photographe du « Baiser » a travaillé à Boulogne chez Renault en 1934 quand il avait 22 ans. A cette époque la photographie était un des moyens de .communication des entreprises. R Doisneau faisait des photos humanistes avant l’arrivée des photos humanitaires. Renault possède un patrimoine R Doisneau

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