La belle comtesse de Goyon meurt à l’âge de 27 ans, quatre années seulement après avoir acquis l’ancienne ferme de Billancourt. Parmi tous les personnages que nous avons découverts au cours de nos recherches, c’est probablement le plus attachant.
Pour mener notre enquête nous avons cherché ses descendants et nous les avons retrouvés ! Ils nous ont communiqué des photos et des informations inédites que nous partageons ici.
Le 20 mai 1885, alors que la France va bientôt enterrer Victor Hugo, l’ancienne ferme de Billancourt avec ses trois hectares est acquise, à titre de dot, par la jeune comtesse de Goyon, née Marie Lucie de Raigecourt-Gournay (1861-1889).


Marie
Marie Lucie nait à Paris le 10 juin 1861, quatrième et dernier enfant de Gustave et Marguerite, marquis de Raigecourt-Gournay, une grande famille de Lorraine. Son frère meurt en 1869 à l’âge de neuf ans. Les trois filles et leurs parents vivent au 23 rue d’Iéna, à Paris.

Elle épouse en 1880, le comte Aimery de Goyon (1849 – 1918), fils du général de Goyon, aide de camp de Napoléon III. Elle a 19 ans et lui 31. La famille de Goyon, de souche bretonne, vit à Paris et possède également le château de Prunoy dans l’Yonne.



Le 20 mai 1885, Marie fait l’acquisition, à titre de dot, de l’ancienne ferme médiévale de Billancourt et son parc, auprès de Marie Delahante et son mari Paul Merenda*. L’acquisition s’élève à 295.800 francs. On ne sait pas grand chose de la propriété de trois hectares à l’époque si ce n’est qu’elle est décrite comme « la magnifique propriété de monsieur Delahante » dans un article du Gaulois en 1891.
Les archives de Boulogne-Billancourt (Etat-civil, recensements…) ne donnent aucune information sur la famille de Goyon à Billancourt. La famille habitait à Paris au 31 rue d’Astorg, près de Saint-Augustin. La propriété de Billancourt n’était, au mieux, qu’une résidence secondaire.
Une sensibilité artistique
Marie a une âme de peintre. Elle est membre de la Société des Artistes Français et soumet des œuvres au Salon de Paris entre 1885 et 1888. Il s’agit souvent de paysages peints dans les propriétés familiales de l’Yonne.
Certains, dans la presse de l’époque, la qualifient même de « paysagiste de premier ordre » mais les tableaux sont « relégués trop haut pour pouvoir les apprécier ». Nous avons recherché ses œuvres mais les résultats sont maigres. Il est vrai qu’à l’époque les femmes n’avaient guère de place dans le monde de l’art. Dans les catalogues du Salon et la presse spécialisée, nous avons trouvé mention d’une « vue du château de Fleurigny » et d’une « lande de Bretagne » au salon de 1887 ainsi qu’un « marronnier de Fleurigny » et « une allée à Prunoy » exposés à celui de 1888. Il nous faut nous contenter de les imaginer.
Nous avons tout de même retrouvé la miniature ci-dessous intitulée « Jeune fille cueillant des fleurs » et signée « Marie de Goyon ». Peut-être est-ce un autoportrait ? La ressemblance est vraiment frappante.

par Marie de Goyon – Artnet.

La comtesse de Goyon, en bonne paysagiste, a-t-elle peint sa propriété de Billancourt ? C’est bien probable. Sûrement la famille possède encore aujourd’hui une partie de ses œuvres.
Les portraits
Nous avons réussi à entrer en contact avec les descendants de Marie de Goyon. Coïncidence : la personne qui nous a mis en contact est la même que celle nous avait aiguillé vers Casimir de Gourcuff, car les familles sont liées**. C’est l’arrière-petite fille de Marie qui nous a répondu, issue de la branche de sa fille Jeanne. Elle a retrouvé pour nous ces magnifiques portraits de Marie. Ils n’ont jamais été publiés.
Ces photos sont prises en studio dans les années 1880 à 1882 par des photographes parisiens comme Chalot ou Lejeune & Joliot . Ils nous montrent une jeune femme fine à la tenue élégante, à la longue chevelure blonde et au regard vif.



Marie fréquente la bonne société parisienne et participe, comme toute dame de qualité, à de nombreux concerts de charité. Le Figaro, Gil Blas et la presse mondaine suivent ses faits et gestes. On l’y décrit « d’une grande élévation de caractère, d’un esprit très fin et très délicat ».
Mais le destin va tout arrêter.
Marie meurt à 27 ans
En 1888, Marie se plaint de fortes douleurs abdominales***. Elle quitte alors la vie parisienne pour le château familial de Fleurigny dans l’Yonne, chez ses parents. Malgré tous les soins qu’on lui prodigue, elle y meurt le 20 février 1889, d’une « maladie des entrailles ». La comtesse n’a que 27 ans et laisse deux orphelines Jeanne et Oriane, de 6 et 1 an. Le comte est dévasté.

Ses funérailles sont célébrées le 27 février à l’église Saint-Augustin devant tout ce que Paris compte de ducs, marquis, comtes ou vicomtes. Autour de son char dépourvu de couronne mortuaire, selon son souhait, se tient une double haie de Petites Sœurs des Pauvres et de Frères des Ecoles Chrétiennes, avec leurs élèves. Ses funérailles sont relatées jusque dans le New York Herald. Elle est inhumée au caveau familial de la famille de Goyon, au cimetière Montparnasse, encore visible aujourd’hui.
La promesse du « docteur de Goyon »
Au-delà de sa mort prématurée, elle aura profondément marqué ses proches. Sur son lit de mort, la jeune femme avait enjoint son mari de faire des études de médecine afin de se « consacrer de toutes ses forces au service des pauvres et des indigents ».
Le comte de Goyon tient parole. l’ancien officier d’infanterie (24 ans de service et 3 campagnes) et député bonapartiste des Côtes du Nord renonce à se représenter aux élections de 1893 et quitte la vie politique.
Il est reçu docteur en médecine en juillet 1895 et devient le simple « docteur de Goyon ». Il donne des consultations gratuites les lundis et jeudis, au dispensaire de l’Association Philanthropique à Paris dans le XVIIIe arrondissement. Il se déplace au domicile des plus pauvres.
Pour cela et pour son passé au service de la France, il reçoit la Légion d’Honneur en 1899. Voici ce qu’on pouvait lire dans Pau-Gazette le 8 janvier 1899:

Le prix de Raigecourt-Goyon
C’est aussi pour honorer sa mémoire que le père de Marie et le comte de Goyon créent en 1890 le prix de Raigecourt-Goyon. Doté de 900, puis de 1.000 francs, ce prix est décerné chaque année par la Société des Artistes Français, à un peintre ayant exposé, au Salon, un paysage ou une marine.


Job et ses amis, Eugène Trigoulet (1864-1910) – prix Raigecourt-Goyon 1904 – Musée de Saint-Dizier


Parmi les récipiendaires, on trouve en 1904 Eugène Trigoulet, prix de Rome 1893 et Constant Pape qui nous a laissé des peintures admirables des environs de Meudon. Ce prix a été attribué de 1890 à 1934, au moins.
Vente de la propriété de Billancourt
À la mort de la comtesse en 1889, la propriété de Billancourt est revenue à ses deux filles, Jeanne, 6 ans, et Oriane, 1 an.

Les filles Goyon étant mineures, on leur désigne des tuteurs, dont leur grand-père, le marquis de Raigecourt-Gournay. Après un conseil de famille, décision est prise de vendre la propriété aux enchères publiques. Elle était probablement délaissée, les photos de 1903 et 1905 montrent que le parc était à l’abandon depuis de nombreuses années.
Un cahier des charges est constitué à cet effet en 1902. Ce document prévoit un lotissement avec deux rues à angle droit qui desserviront 54 parcelles.
A cette époque, la société Renault Frères est toute jeune. L’usine, alors de dimensions modestes, est juste en face de la propriété de Goyon. Et elle a grand besoin de s’agrandir.

La rue à gauche est la rue du Point du Jour (prolongement de la rue actuelle).
C’est tout naturellement que les frères Renault prennent contact avec les représentants des héritières Goyon. Ils parviennent à un accord qu’ils formalisent par une convention dans laquelle les frères Renault s’engagent à acquérir les trois hectares de la propriété à un prix fixé à l’avance et à surenchérir si nécessaire. La vente est signée en deux lots en 1905 et 1906, seize ans après la disparition de Marie. Elle est conclue pour la somme de 675 000 francs. Sa fille Jeanne est alors jeune mariée et signe « comtesse de Séguier ». Peut-être s’agit-il de lui constituer une dot?


Marie de Goyon n’aura été qu’une étoile filante dans notre ciel de Billancourt. Combien de temps y a-t-elle séjourné durant les quatre années où elle était propriétaire ? Y avait-elle des projets ? Ses deux filles ont-elles joué dans le parc de la ferme séculaire de Billancourt? On ne sait pas. D’autres recherches dans les archives familiales nous donneront peut-être une réponse.
* héritage suite au décès de son oncle banquier, Adrien Delahante, disparu un an plus tôt (voir notre article)
** Marguerite de Séguier (1909-1999), petite fille de Marie de Goyon, a épousé en 1931 Louis de Gourcuff (1904-1999), arrière-petit-fils de Casimir Auguste de Gourcuff.
***On a écrit, dans la Revue de Champagne et de Brie, que c’est en peignant un tableau, « La pointe d’Erquy » (Côtes du Nord) pour une exposition dans le palais synodal de Sens, qu’elle aurait contracté le « germe » de sa maladie.



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