Cette magnifique lithographie, « L’arche de halage du vieux pont de Sèvres » représente l’extrémité du vieux pont de Sèvres, côté Billancourt, vers 1820, peu avant sa démolition. Elle nous raconte beaucoup de choses sur ce pont disparu. De plus, son auteur a eu une existence étonnante : il était le cartographe personnel de l’empereur Napoléon.
Le vieux pont était en bois, mais ses culées (extrémités) étaient en pierre. La scène fourmille de précieux détails. On distingue les chevaux et la corde qui servent à haler les lourdes embarcations vers Paris. Sur le toit de l’auberge, une girouette-enseigne en fer rappelle l’ancienne galiote et les autres embarcations qui assuraient le passage avec l’autre rive. À droite, sur le coteau de Meudon, se détache le château de Bellevue, aujourd’hui disparu. Contre la première pile, une cabane a été construite à l’aide de planches de bois et de débris divers récupérés par les pêcheurs. Un ensemble de longues nasses d’osier témoigne de l’importance de la pêche fluviale dans la Seine. Les paysans portent la courte veste et le bonnet de laine des portefaix. Sur le pont, une voiture retourne vers Sèvres après avoir probablement livré sa marchandise à Paris. À l’arrière, une femme adresse un signe (galant?) à un cavalier.

Le cartographe de Napoléon.
L’artiste a déjà 58 ans lorsqu’il réalise ce dessin. Ce vieil homme un peu fort qu’on peut croiser sur les rives du fleuve, avec ses crayons et son chevalet, cache un passé insoupçonnable : Il s’appelle Louis Albert Guislain Bacler d’Albe et a été le géographe et cartographe personnel de l’empereur Napoléon 1er ! En tant que chef de son cabinet topographique personnel de 1799 à 1814, il était le plus proche conseiller militaire de l’empereur. L’un des plus anciens aussi puisqu’il était déjà à ses côtés au siège de Toulon en 1793. Il le suivait partout, en temps de paix comme en temps de guerre, et le conseillait sur le plan de la stratégie. Il a réalisé la « Carte de l’Empereur« , première carte homogène de l’Europe. On lui doit également un portrait de lui, à l’époque où il n’était que le général Bonaparte.



Portrait du général Bonaparte par Bacler d’Albe (1796-1797) – La Malmaison.

“Qu’on m’appelle d’Albe” s’écriait souvent Napoléon, de jour comme de nuit.
Le baron Agathon Fain, secrétaire de l’empereur, a écrit : « Souvent la grande dimension des cartes forçait l’Empereur à s’étendre de tout son long sur la table et d’Albe d’y monter aussitôt pour rester maître de son terrain ; je les ai vu plus d’une fois tous deux sur cette grande table et s’interrompant par une brusque exclamation, au plus fort de leur travail, quand la tête de l’un venait heurter trop rudement la tête de l’autre. »
En récompense de ses services, il a été fait général de brigade et baron d’empire.
La retraite forcée à Sèvres
Après la défaite de Waterloo et la chute de l’empire, en 1815, Bacler d’Albe, ruiné et privé de tout emploi public, prend une retraite forcée à Sèvres avec sa famille, dans une maison qui domine la Seine. Il consacre ses vieux jours à parcourir la région à la recherche de paysages pittoresques. Il est l’un de ceux qui lancent, en France, la mode de la lithographie (gravure sur pierre, en couleur). Au cour de sa vie, il réalisera pas moins de 500 toiles, aquarelles, gouaches, gravures et lithographies. Parmi celles-ci, certaines concernent l’ile Seguin et le pont de Sèvres.

À propos de ce pont, Bacler d’Albe écrit : « J’ai vu, pendant un hiver rigoureux, une grande partie des arcs-boutants qui soutiennent le tablier du pont emportés dans un instant par la débâcle ». Le vieux pont est vétuste et son entretien coûte cher.
C’est sous Napoléon précisément que la décision est prise de créer un nouveau pont, 300 mètres en aval (à l’emplacement du pont actuel). Bacler d’Albe était là lorsqu’il ouvre à la circulation en 1820.

Le bâtiment sur l’île appartient à Armand Seguin. En 1820, sa tannerie ayant périclité, il a transformé l’île en haras. Au fond se détache le coteau de Saint-Cloud, le pavillon de Breteuil, toujours là aujourd’hui, et la lanterne de Démosthène, disparue.


Bacler d’Albe – Vue des coteaux de Sèvres et de Saint-Cloud – BnF

Louis Bacler d’Albe meurt en 1824, à 62 ans à Sèvres, deux ans après la publication de son recueil « Promenades pittoresques et lithographiques dans Paris et ses environs » dont les œuvres présentées ici sont extraites. On peut le consulter en ligne sur Gallica. Sa résidence existe toujours, sur les quais de Sèvres au 26 rue Troyon.
Il est étonnant de considérer que cet homme qui a suivi Napoléon de si près, qui a connu les campagnes épuisantes et les champs de bataille jonchés de milliers de morts, est aussi capable de réaliser ces vues paisibles et bucoliques. Une façon, peut-être, d’exorciser l’horreur ?


