Le Café des Amateurs

Vous le connaissez aujourd’hui sous le nom « Café Côté Rive ». Cette brasserie, à l’extrémité du boulevard Jean-Jaurès et de la rue Yves Kermen est un lieu simple et animé où on aime déjeuner en terrasse le midi ou écouter le vendredi soir des groupes musicaux, en bavardant autour d’une bière.

L’immeuble qui l’abrite a plus d’un siècle. Quelle est son histoire? Qui était le propriétaire ? Le cafetier ? Qui le fréquentait ? Nous avons enquêté.

Une visite au cadastre nous donne une date de construction de l’immeuble en 1901. Le quartier commence juste à se peupler car le pont, l’avenue des Moulineaux (Pierre Grenier) et le boulevard de Strasbourg (Jean-Jaurès) sont plutôt récents.

À cette date, l’adresse n’est pas claire et passe du 300 boulevard de Strasbourg (Jean Jaurès) au 284, son numéro actuel. Le cadastre nous donne aussi le propriétaire des lieux : il s’appelle Joseph Gavard, un savoyard monté à Paris en tant que domestique. Il y épouse Léonie Novel, une parisienne, en 1880. À l’âge de 43 ans, il semble être sorti de sa modeste condition puisqu’il fait construire à Billancourt cet immeuble, vers 1900. Il s’installe sur la place en tant que cafetier et habite dans les étages avec sa femme, son fils Jules (qui fait la plonge), sa fille Louise et sa belle-mère Eléonie.

L’immeuble a l’aspect d’un cube parfait, mais a en réalité une forme en L, avec une cour intérieure invisible depuis la rue. Au rez-de-chaussée, donnant sur la place, Joseph Gavard tient le café qu’il baptise « le Café des Amateurs ». Il comprend une courte terrasse exposée au soleil, protégée par une marquise et bordée d’une clôture. On y trouve aussi un billard

Amateurs de quoi, au juste ? Il s’agit probablement d’une référence à la passion de son propriétaire : le vélo. Le vélo moderne, inventé vingt ans auparavant, est incroyablement populaire en ce début de XXe siècle. Le Tour de France créé en 1903 enthousiasme les français. On se presse au vélodrome de Boulogne, proche de la porte de Saint-Cloud, pour voir tourner les champions. Nombreux sont ceux qui possèdent un vélo, moyen de transport rapide, peu encombrant et peu onéreux. Pour beaucoup, c’est un formidable instrument de liberté et de rêve. Il est peu étonnant d’ailleurs d’apprendre que le restaurant situé de l’autre côté de la rue s’appelle « le Vélocipède ».

Dans la presse de l’époque on apprend que Gavard, savoyard de naissance, est président de l’Association des Cyclistes Savoisiens de Paris. En 1901, il prend les engagements pour une nouvelle course de vélo entre Paris et Châteaudun. Il organise plusieurs autres courses, dont il donne le départ, en face de son café. Dans l’annuaire de 1907 on lit que le café propose des « lavabos et douches pour cyclistes ».

En 1904 il y organise des soirées pour un « groupement laïque républicain et socialiste » appelé la « Muse du Peuple ». La fréquentation du café a certainement suivi l’augmentation de la population ouvrière tout au long du début du XXe siècle. Renault n’est pas si loin et des ateliers Salmson sont installés de l’autre côté du boulevard. Il faut imaginer les ouvriers de toutes nationalités, des russes aux chinois habitant dans le quartier. La place comptera d’ailleurs trois cafés durant plusieurs décennies.

À la mort de Joseph Gavard, en avril 1910, sa veuve Léonie hérite de l’immeuble et du café, et y reste domiciliée. S’installent alors de nouveaux cafetiers : Alfred Carré, d’abord, venu du Loiret, puis Charles Massin, un restaurateur belge, recensé en 1936. Ils habitent dans les étages avec leur famille.

L’immeuble abrite également une mercerie donnant sur le boulevard (à la place de l’actuelle BRED). Elle était tenue en 1910 par une madame Romain, puis par madame Chapin, entre 1922 et 1933, au moins. En 1930, celle-ci échappe à une agression dans sa boutique, alimentant ainsi la rubrique des faits divers de la presse nationale : Alors qu’elle s’apprête à servir un client celui-ci la saisit par le bras et tente de l’entrainer dans l’arrière-boutique, sans succès.

Du « Café des Amateurs » au « Côté Rive »

Léonie Gavard meurt à Billancourt le 13 janvier 1936. Elle avait laissé depuis une dizaine d’années le café et l’immeuble à sa fille Louise, épouse d’un Léon Capou. C’est elle qui présidera aux destinées du 284 durant les 35 années suivantes, au moins.

A partir de là, les informations sont parcellaires . En 1961, le café a changé de nom pour s’appeler « Aux Amateurs ». En 1971 la gérante de ce qui est maintenant un « bar-brasserie » s’appelle Alice Bonnet. Elle entreprend de grands travaux pour étendre la capacité à 140 places et installer une enseigne lumineuse.

Au fil des décennies la place se transforme mais seul subsiste aujourd’hui cet immeuble blanc avec son café-restaurant, à l’abri derrière sa haie de troènes, ultime témoin du passé du quartier.

Une curiosité : Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la terrasse semble « enfoncée » dans le sol ? Pourquoi cette différence de niveau par rapport à la place ? Dans les années 1990 on rehausse la tête de pont et on construit le passage souterrain de la voie rapide qui mène à Paris. Pour ce faire, 180m² de la terrasse sont préemptés par la municipalité et surélevés.

La semaine prochaine, nous raconterons l’histoire de la place, ses immeubles , ses commerces et les gens qui l’ont fait vivre.

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