Vous pensiez que l’aventure industrielle de Billancourt se résumait à l’automobile ? Perdu ! Aujourd’hui, nous découvrons l’Emaillerie Parisienne. Dix ans avant Renault, cette usine fournissait du travail à 300 personnes. Elle était implantée quai du Point du Jour, en amont du pont de Billancourt.
La société fabrique des ustensiles de ménage, de toilette et d’hygiène en tôle émaillée ou étamée (recouverte d’étain) donnant l’aspect de la faïence.
C’est en 1892 que Gabriel Odelin (1857-1937), fils de négociant en quincaillerie parisien, s’installe en bord de Seine, 67-68 quai du Point-du-Jour. On dit que l’usine a été bâtie avec l’aide des pierres du château de Saint-Cloud brûlé en 1870-1871. Une toiture de l’intérieur de l’usine provenait de l’exposition universelle de 1889 (bois de Norvège) et a été reconstruite après son incendie du 16 mai 1902. En 1905, elle occupe une superficie de 7 680 mètres carrés.
Nous avons recueilli de nombreux documents : photos, cartes postales et les deux plans publicitaires ci-dessous, dont le plus ancien date du tout début du XXe siècle :


L’ouvrage « L’État des communes, Boulogne, notice historique et renseignements administratifs« , daté de 1905, nous fournit nombre d’informations :
Le nombre de ses ouvriers varie de 275 à 320 suivant la saison, et l’énergie dont elle dispose est produite par une machine à vapeur horizontale Weyher et Richemond, de 80 chevaux, et deux turbines à vapeur de la société Laval, l’une de 120 chevaux, l’autre de 10…
La maison possède de nombreuses machines-outils, telles que presses à découper et à emboutir, balanciers à friction, tours ronds et ovales, sertisseuses, agrafeuses, moulureuses, compresseurs d’air, sableuses… »
Elle fournit les bazars, les quincailliers et marchands d’articles de ménage. Ils proposent également des ustensiles pour les hôpitaux : fontaines, pots, bassins d’aisance, inhalateurs, boîtes de stérilisation pour instruments de chirurgie. Les pièces émaillées « grand feu » sont cuites à 1 200 degrés. Ils parviennent à fabriquer sans rivet et sans attache pour faciliter le nettoyage et la stérilisation (A la suite de Pasteur, le XIXe siècle a découvert l’hygiène).





On trouve également dans la presse de l’époque, de la publicité à destination des laboratoires photographiques, des services militaires de santé ou des herboristes.
Aujourd’hui ces objets se retrouvent sur les brocantes ou les sites de vente d’occasion comme Ebay ou le Bon Coin, souvent pour une bouchée de pain. Le goût du « vintage » les a remis au goût du jour.


En 1900 la société reçoit une médaille d’or à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris. Odelin organise une grande fête à cette occasion : Il affrète un bateau pour Satrouville où il offre à ses salariés un banquet de 300 couverts. La société remportera d’autres prix et concours notamment dans les catégories de matériel chirurgical.

Un homme de conviction
Gabriel Odelin, réside au n°1 boulevard d’Auteuil, à la place de l’actuelle piscine Molitor, avec sa femme Adèle Lavergne et ses deux fils.
C’est, par ailleurs, un homme de foi : Il est président de l’œuvre catholique des conférences de Boulogne sur Seine, il est le principal bienfaiteur de la paroisse de Billancourt. Son frère, Joseph, est conseiller municipal royaliste de Paris, l’autre frère, Henri Louis, est prêtre et vicaire général de l’archevêché de Paris.


Suite à la loi de 1905 qui entérine la spoliation par l’État des biens de l’église, il s’oppose fermement à la visite d’inventaire effectuée en février 1906 à la petite église de Billancourt.
Au feu !
Le 17 mai 1902, à 10 heures et quart du soir, un violent incendie se déclare dans l’atelier de menuiserie, avenue des Moulineaux. Le feu se propage rapidement aux magasins de décapage voisins. Des pompiers convergent de toute part : de Boulogne, de Sèvres, de Vanves, de Meudon et même de Paris. Heureusement, à cette heure tardive aucun ouvrier n’est présent. L’incendie n’est maîtrisé que tard dans la nuit. Les dégâts sont considérables. Le lendemain, 60 ouvriers sont mis au chômage technique. L’accident fait le tour des rubriques de faits divers de la presse nationale.

L’industrialisation de Billancourt se poursuit. Une autre usine de tôle émaillée élit domicile à proximité : Le Coq Gaulois (Japy). Elle s’est installée entre la rue du Point du Jour et l’avenue des Moulineaux, le long de la rue de Seine, (à la place de l’école Ferdinand Buisson actuelle).
Dans la tourmente des conflits sociaux des années 30.
Les convictions et le tempérament d’Odelin lui valent des attaques sévères dans la presse ouvrière qui le qualifié de « très réactionnaire et très catholique » (l’Humanité, Sept 1925). À l’époque, l’usine emploie 400 ouvriers dont un quart d’étrangers.
Toujours selon l’Humanité, ils sont payés une misère. Au décapage, le travail y est « tellement malsain que les ouvriers français se refusent à le faire ». A l’émaillage, l’aération insuffisante fait que les poussières d’émail dans l’air pénètrent dans l’organisme des ouvrières et « préparent la voie à la tuberculose ».

Coll. Steve Légère
Au début des années 30, l’Emaillerie Parisienne connait des difficultés. Depuis 1932, la société connait une grave baisse d’activité entraînant une diminution du temps de travail, jusqu’à 32 heures par semaine. En 1935, la direction décide une nouvelle baisse de 10% des salaires. C’en est trop, les salariés de la compagnie se mettent en grève. Un piquet se met en place tous les matins à 6 heures et une assemblée générale se tient à 8h30. En réaction, Odelin ferme temporairement les portes de l’usine. L’affaire des « 230 lock-outés »1 de Billancourt est relayée par le journal l’Humanité en juin 1935.

Et ce n’est pas fini. Comme partout en France après l’élection du Front Populaire, l’Emaillerie suit la grande grève nationale de mai 1936.
La page se tourne
Gabriel Odelin meurt en 1937 à l’âge de 80 ans. L’entreprise n’y survit pas.
En 1940, après près d’un demi-siècle d’activité, l’Emaillerie Parisienne est vendue à Renault qui y installe la S.M.R.A. (Société des Moteurs Renault Aviation). Cette société sera absorbée par la SNECMA. Il faudra attendre 1982 pour que l’usine soit définitivement rasée. Certains de nous se souviennent peut-être encore de cette large baie vitrée en demi-cercle, si reconnaissable, qu’on pouvait voir depuis les quais.
Aujourd’hui, la grande usine a laissé la place à un square, côté quai, et, depuis 1987, à l’école maternelle Jean Guillon, côté avenue Pierre Grenier.

- Lock-out : fermeture provisoire d’une entreprise, décidée par l’employeur pour répondre à un conflit collectif. Pratique aujourd’hui interdite. ↩︎



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