Vol intrigant à la ferme de Billancourt

La ferme monastique fait l’objet d’un cambriolage étrange en 1688, Est-ce un simple fait divers ? Probablement pas. C’est ce que suggère notre enquête.

Les Archives Nationales conservent un certain nombre de documents anciens sur Billancourt et sa ferme. Sous la cote S. 2137, on trouve, au milieu des documents notariaux un peu rébarbatifs, un texte inhabituel : un procès-verbal de vol.

Nous sommes le 9 décembre 1688. Cette année-là, Louis XIV règne en monarque absolu sur la France depuis déjà 27 ans. Le pont de Sèvres est construit depuis peu et une nouvelle route joint Paris à Versailles, traversant la plaine déserte de Billancourt.

Un représentant de la prévôté de la seigneurie d’Auteuil est appelé en urgence à la ferme de Billancourt, un grand domaine agricole de plus de 80 hectares, dans la boucle de la Seine. Rendu sur place, il rédige le procès verbal suivant:

« Nous, J.B. Fernis, lieutenant en la prévôté d’Autheuil, assisté de notre greffier, nous sommes, à la requête de François Lambert, sieur pescheur sur la rivière de Seine, transporté à la ferme de Billancourt où le dit Lambert nous a dit que, par considération pour M. l’Evesque d’Orléans, il veille à ce qu’aucun dommage ne soit fait en la dite maison, que la damoiselle de Raffort y était encore hier au soir, mais que, ce matin, il a esté averty que la grange a été forcée et dépouillée, les bestiaux enlevés, les charrettes id, les ustensiles de cuisine, que dans l’astre il y avait encore du feu, un pain dans un coing, dans la letterie1, 5 pots de lait caillé etc…que la chapelle a esté desgarnye de tous ses ornements et de son hostel…. »

L’évêque d’Orleans dont il est question est Pierre du Cambout de Coislin, il est également abbé commendataire de Saint Victor, propriétaire et seigneur de la ferme de Billancourt. La « damoiselle de Raffort » mentionnée est certainement la « demoiselle Simone Bodinier« , épouse de Gilbert de Raphore, écuyer, sieur de Boisblanc, co-titulaires du bail emphytéotique de Billancourt depuis 1684.

Si on en croit le procès-verbal, tous les « bestiaux ont été enlevés » ainsi que les charrettes. On pense que la ferme élevait surtout des moutons, mais aussi des vaches et peut-être des chevaux. On parle probablement de plusieurs centaines d’animaux, environ, c’est donc une perte importante.

Il est probable que les voleurs savaient la ferme inoccupée, après de départ de la demoiselle de Raffort, car on imagine mal dérober tout un cheptel sans faire de bruit. Enfin, l’isolement du lieu a probablement favorisé la retraite des malfaiteurs.

Ce vol a probablement2 eu des conséquences financières fâcheuses pour Gilbert de Raphore et son épouse. En effet, un an plus tard, en 1689, leur bail est purement et simplement résilié par l’abbaye de Saint Victor, au motif que les Raphore ne sont « pas en état de faire faire [les réparations imposées par leur bail], étant tous deux insolvables » (source: bail de 1690 A.N. S. 2137).

L’histoire pourrait s’arrêter là et nous pourrions tout simplement blâmer la fatalité. Mais notre enquête va nous nous apporter des informations sur ce sieur de Raphore, qui pourraient bien changer notre vision des choses.

Un converti au milieu de la tourmente

Des recherches aux Archives Nationales nous apprennent qu’il est né à Amsterdam, de père hollandais (Gilbert également) et de mère française (Marie de Mallerac), tous deux protestants. L’orthographe de son nom varie beaucoup selon les textes, entre « Raffort », « Raphore », « Raephorst » et « Racphorst »3. Par simplicité, nous retiendrons ici la première.

Après son mariage en 1671 à Rennes, il s’installe à Calais vers 1675. À l’époque, Louis XIV est en lutte contre le prince d’Orange, Guillaume III. Le roi soupçonne la présence d’espions dans le nord de la France. Gilbert de Raffort, hollandais, est alors arrêté mais il est finalement innocenté. Il s’installe à Paris et abjure sa foi protestante en 1681 (nous avons trouvé l’acte d’abjuration).

C’est en 1684 que ces nouveaux convertis, Gilbert de Raffort, écuyer, sieur de Boisblanc et sa femme Simonne Bodinier signent leur bail avec l’abbé de Saint-Victor et s’installent dans notre ferme de Billancourt. En 1685, il obtient la nationalité française.

Ils ne seront pas tranquilles longtemps car, en octobre de cette même année, survient un événement politique majeur : la révocation de l’édit de Nantes, ordonnée par Louis XIV. Le culte protestant, jusque là toléré, est interdit en France. Les derniers temples seront rasés. La décision provoquera un exode massif de près de 200 000 huguenots à l’étranger. Ceux qui restent entreront dans la clandestinité et seront persécutés.

Les dragonnades sont des persécutions visant les protestants de France à l’époque de la révocation de l’Edit de Nantes. Elle ont pour objectif leur abjuration.

Ces conversions forcées au catholicisme, car « le roi le veut », ne changent guère les convictions intimes. Les convertis, comme les Raffort, restent donc suspects.

Tout cela éclaire d’un jour nouveau cette histoire de vol. Relisons le procès-verbal : Pourquoi la chapelle a-t-elle été « dégarnye de tous ses ornements et de son hostel  » ? Comment a-t-on pu enlever tous les bestiaux sans éveiller l’attention ? Rappelons que la route de Paris à Versailles, fréquentée quotidiennement par toutes sortes de soldats et de représentants de l’autorité royale, ne passe qu’à 300 mètres de la ferme.

L’histoire ne dit pas si les coupables ont été arrêtés et le bétail retrouvé. Un tel troupeau est sûrement difficile à cacher.

Et ce n’est pas tout.

Gilbert de Raffort est arrêté à Blois, un mois après.

Nous retrouvons la trace de Gilbert de Raffort dans un autre document de 1902, conservé aux Archives Nationales4 . Cette fois, nous sommes à Blois, lieu de naissance de sa mère. Nous sommes tout juste un mois après le vol, le 9 janvier 1689. Le procureur du roi informe le lieutenant-général Jacques Belot, qu’un hollandais suspect, entretenant des communications avec les nouveaux convertis de la ville, se cache au château.

Le lieutenant-général s’y rend le jour même et interroge le concierge du château, Jean Gournay. Celui-ci avoue qu’un hollandais s’y cache depuis trois semaines, avec une vieille domestique à son service depuis quinze années. On lui amène alors un homme blessé, récupéré dans les fossés du château. Sur lui, on trouve douze louis et des lettres de naturalité (naturalisation) au nom de Gilbert van Racphorst, sieur de Boisblanc. Le blessé avoue avoir tenté de fuir en sautant par une fenêtre. Il affirme être un chevau-léger de la garde du Roi. Il raconte qu’il a du laisser sa femme à Billancourt et fuir la justice de Paris à la suite d’un duel au cours duquel il a blessé un de ses amis. Ces explications semblent louches aux magistrats.

On ne sait pas ce qu’il advient de Gilbert de Raffort après cette arrestation de janvier 1689. Une chose est sûre, il ne sera plus propriétaire de Billancourt.

Alors, quelle est votre conviction ? Pourquoi Raffort s’est-il caché à Blois tout juste après le vol ? Ce vol était-il un simple fait divers ? Et que penser de ce duel ? Nous serions curieux de recueillir votre avis en commentaires.

La ferme de Billancourt sera adjugée en 1690, pour 99 ans, à Etienne Gaultier, conseiller du Roy, maître général du pavé des bâtiments du Roy. Celui-ci s’engagera par contrat à acquérir 400 moutons. On peut espérer qu’il les fera mieux garder que son prédécesseur.


  1. Laiterie ↩︎
  2. Aucun texte ne confirme le lien de cause à effet. ↩︎
  3. L’orthographe du nom varie entre Raphore (Bail ferme de Billancourt 1690), Raffort (procès verbal du vol de 1688), Raephorst (Naturalisation 1685) ou Racphorst (Mariage en 1871) ↩︎
  4. Mémoires de la société des sciences et lettres de Loir et Cher, 1902. ↩︎

Laisser un commentaire