À l’intérieur de la vieille église de Billancourt

Alors que le monde chrétien vit la Semaine Sainte qui mène à Pâques, le Village de Billancourt vous propose de pénétrer dans notre ancienne église, disparue il y a près de 80 ans.

Vous le savez (ou pas), c’est en découvrant, en décembre 2018, une photo de la première église de Billancourt que ma curiosité pour l’histoire de notre quartier est née. Deux ans plus tard, mes amis m’encourageaient à créer le « Village de Billancourt« . C’est dire l’affection que j’ai pour elle.

Cette petite église, est née simple chapelle en 1834 sous l’impulsion du comte Casimir de Gourcuff, sur l’actuelle place Bir Hakeim. Elle a connu quelques agrandissements au cours du XIXe siècle, puis a disparu après la seconde guerre mondiale, victime des bombardements alliés. Elle nous est connue par de nombreuses photographies et cartes postales datant du début du XXème siècle, voir notre article. En plus de six années de recherche, nous avons recensé plus de 30 vues.

Mais que sait-on de l’intérieur ?

Malgré toutes nos recherches, des archives municipales aux archives paroissiales, nous n’avons trouvé que deux photos de l’intérieur, et elles sont de qualité médiocre. Pourquoi si peu ? On ne sait pas.  L’intérieur d’une église est toujours un lieu à part, un lieu habité et dont chaque ornement a un sens. Est-il possible que nous ayons perdu ce souvenir ?

J’en profite pour passer un appel: Avez-vous d’autres photos ? Un mariage, entre les deux guerres, qui s’y déroulerait ? Un baptême ? Fouillez au fond des tiroirs de vos grands parents !

Penel Beaufin, l’historien de Boulogne-Billancourt, grand maniaque du détail, n’a pas manqué une miette des comptes-rendus de réunions, délibérations et décisions du conseil de fabrique (paroissial) et du conseil municipal. En 1905, il évoque, entre autres, les différentes acquisitions de tableaux et oeuvres d’art effectuées au fil des années, pour décorer l’intérieur de l’église,. On y trouve date d’acquisition, le montant dépensé pour chacun, le nom du donateur, de l’artiste et parfois du copiste (souvent une femme). Nous nous appuyons également sur un précieux document déposé aux Archives Nationales :

Une visite guidée de l’église

Nous découvrons que nombre de tableaux et sculptures sont en réalité, des copies de tableaux connus du musée du Louvre. Et ça nous a donné une idée : reproduire la décoration intérieure de l’église ! Nous avons donc identifié, cherché et retrouvé, l’un après l’autre, chacun des tableaux originaux. Puis nous les avons situés, selon les indications de l’historien.

Aux archives municipales, nous avons mis la main sur un plan, que nous reproduisons ici et qui nous aidera à nous orienter :

Après avoir emprunté deux simples marches, depuis la place Bir-Hakeim, nous poussons la porte à deux battants dont le grincement brise le silence. Nous entrons dans l’église. Elle n’est pas bien spacieuse, ni bien belle, mais c’est la nôtre. Ça sent un peu l’humidité et le cierge fondu. Il n’y a personne, ou plutôt si : la lueur rouge sur le maître autel nous signale Sa présence dans le tabernacle. Un petit signe de croix.

Suivez-nous. À gauche après l’entrée, nous découvrons les fonts baptismaux(voir n°1), vasque contenant l’eau bénite. Ils sont surmontés par un vitrail de saint Denis de Paris (2). En longeant le bas-côté, on peut admirer puis trois vitraux représentant sainte Geneviève de Paris (3), saint François d’Assise (4), puis saint Joseph et l’Enfant (5). Probablement des œuvres originales.

À gauche du chœur se trouve un autel à saint Joseph avec des tableaux de la visitation d’après Sébastien del Piombo (6) (copie par Mme Brincourt, acquis en 1863 pour 800 francs), une toile de saint Joseph, de l’école allemande, non identifiée et une vierge à l’enfant Jésus.

Dans la sacristie on découvre un tableau de l’assomption d’après le Sueur (7) et un mater dolorosa, d’après Philippe de Champaigne (8) dans le côté droit de la nef (copie par Mme Brincourt, acquis en 1866 pour 600 francs). Tous deux identifiés :

Le thème de la « Mater dolorosa » évoque la douleur de Marie au pied de la croix, soutenant son fils.

Dans le cabinet de M. le curé on a installé des tableaux de la Vierge au Raisin, d’après Mignard (9), de sainte Thérèse, de l’Ermite en prière, ainsi qu’une Adoration des Mages. Seul le tableau de Mignard est identifiable. L’inventaire de 1878-1889 place ces toiles plutôt dans le sanctuaire.

Derrière l’orgue on a installé la Sainte Famille, d’après le Titien (auteur: Mathilde  Duckett, acquis en 1866), très probablement une copie de ce tableau :

Le chœur abrite un maître-autel en mosaïque de style byzantin à fond orné de pierres de couleur brillant à la lueur des cierges. Il représente l’agneau entre deux paons dont la queue est déployée pour former le dessous de l’autel. Le tabernacle est fait de la même manière. L’autel est surmonté d’une statue de la Vierge (11) et encadré de grands candélabres (voir photo plus haut). L’inventaire mentionne dans le sanctuaire un vitrail de plus de 2m20 représentant la Vierge Immaculée, réalisé par Jules-Gaspard Gsell, élève d’Ingres.

L’église possède une relique de la Vraie Croix, justifiée par un authentique de 1861, revêtu du sceau de l’archevêque. Le curé Gentil avait fait don, à son départ en 1873, d’un ostensoir en or et d’un calice en vermeil à émaux cloisonnés et quatre aubes brodées.

Poursuivons notre tour des lieux. À droite du chœur on découvre la chapelle de la Sainte Vierge (voir photo plus haut), avec un magnifique tableau de l’Assomption, d’après Prud’hon (12) (copie de Mme de Garancière de Ribeira, acquise en 1866 pour 800 francs). L’assomption représente la montée de Marie au ciel à sa mort, selon la tradition. L’inventaire y place plutôt l’Assomption d’après Lesueur. Il note également la présence d’un petit tableau représentant l’éducation de la vierge.

Puis en retournant vers l’entrée, on trouve les statues en plâtre de Notre-Dame de Lourdes (13) de Sainte Thérèse de Lisieux et de saint Antoine de Padoue et un reliquaire du saint, statues probablement très ordinaires, similaires à celles qu’on trouve aujourd’hui dans toutes les églises de France.

En continuant à droite on peut admirer les vitraux de la Vierge Immaculée (14), de saint Antoine de Padoue (15) portant dans la main droite une pyxide avec l’Hostie (à Toulouse, une mule affamée s’agenouilla devant le saint Sacrement, ce qui amena la conversion du maître). On peut admirer ensuite des vitraux de saint Augustin (16) et du roi saint Louis (17). Ces vitraux ont volé en éclats le 3 mars 1942, lors du bombardement allié qui détruisit tout le bas-côté.

Prud'hon, Pierre-PaulFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 7338

La tribune, surmontant la porte d’entrée et destinée à recevoir l’orgue, porte une copie du très spectaculaire ( près de 3 mètres de haut) Christ en croix, de Prud’hon (18) , don de Mme Huguet. Ce tableau semble placé dans une « chapelle des catéchismes », selon l’inventaire.

Prud’hon, Pierre-Paul, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 7338.

Si on écarte ce grand Christ en croix, l’église a une décoration très mariale, ce qui ne doit pas surprendre, puisqu’elle est dédiée à l’Immaculée Conception, un des attributs de la Vierge Marie. Les grands thèmes de la visitation, de la nativité, de la Vierge à l’enfant, de la Vierge au pied de la croix (mater dolorosa) et de l’assomption y sont présents. Il ne manque guère que l’annonciation (moment où l’ange Gabriel apparaît à Marie).

Que sont devenus ces tableaux après la destruction de l’église ?

Les dégâts limités du bombardement de la soirée du 3 mars 1942 laissent à penser que nombre d’œuvres ont pu être préservées. Les tableaux ont-ils été dispersés ? Ont-ils rejoint une autre église ? Dorment-ils dans une réserve quelque part ? Nous ne sommes pas parvenus à le savoir. L’enquête se poursuit.

Et voilà. Cette petite visite a rendu à notre petite église de Billancourt ses couleurs, son visage et …son âme.

Ajoutons que cette décoration intérieure est en grande partie l’œuvre du premier curé de Billancourt, l’abbé Gentil, un homme énergique et dévoué, dont l’histoire vaut le détour, souvenez-vous.

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