Nous sommes le 2 août 2002, les français ont réélu Jacques Chirac il y a trois mois, la France sort d’un mois de juillet caniculaire. Nous sommes vendredi, veille de départ en grandes vacances. Christiane et Jacqueline fermeront ce soir définitivement le tabac de la place Jules Guesde.
C’est un petit lieu d’histoire populaire qui va fermer à jamais. Sans doute le plus ancien commerce au cœur de Billancourt (1860). Le lieu de rencontre de générations entières d’ouvriers et de cols blancs qui venaient s’en jeter un petit dernier, bavarder à la sortie des usines ou s’approvisionner en Gauloises pour la journée de travail.

Il faut savoir s’arrêter
Ce 2 août 2002, une rédactrice du BBI et un photographe de la mairie se déplacent pour l’occasion. Nous reproduisons ici en partie les témoignages qu’ils ont recueillis.
Les tables sont entassées dans un coin avec les cendriers Cinzano, les chaises, et les pieds de parasol en plastique. La véranda donnant sur la place a déjà été vidée. Tout a déjà été vendu à des gens du quartier. Au mur, la moquette fleurie fait apparaitre quelques taches de gras. La patrone, Christiane Cobigo, 61 ans, réserve le grill à croque-monsieur pour son fils. C’est toujours utile. Elle est un peu sèche avec la rédactrice qui l’interroge, mais elle se radoucit et s’excuse d’avoir de la poigne.

« J’ai acheté le bar tabac en 1981 et j’y ai passé des moments magnifiques. Mais il faut savoir s’arrêter ; Tenir un bar quand on est une femme, ça n’est pas facile. Le secret, c’est à la fois de nouer des amitiés et de savoir tenir les clients à distance. Mais il faut croire que je me suis plutôt bien débrouillée car je n’ai jamais eu de problèmes avec ma clientèle. »
Christiane Cobigo, propriétaire du Central en de 1981 à 2002. Photo : BBI.
Des habitués défilent depuis le matin pour offrir des bouquets de fleurs aux deux femmes du Central. Jacqueline, perchée sur son tabouret, est la « dame des cigarettes ». Voilà 30 ans qu’elle travaille place Jules Guesde :
« Je suis arrivée pour tenir le bureau de tabac du Central en 1986. À l’époque, j’étais serveuse dans la brasserie d’à côté et j’adorais ce que je faisais. Mais mes jambes n’étaient plus toutes jeunes et il fallait que je m’assoie. Et puis il y avait Christiane… très différente de moi, à tous points de vue. Mais nous nous comprenons, c’est l’essentiel. »
Jacqueline, en 2002. Photo : BBI.

Certains la surnomment « Simone » en raison de sa ressemblance avec Simone Signoret dans le film « La vie devant soi« . Des paquets de cigarettes, du tabac à rouler, des feuilles OCB, des briquets à deux sous, Jacqueline en a distribué des millions. Elle raconte avec sa voix rauque de fumeuse :
« Pensez-donc, les gens du quartier, à force de leur vendre des cigarettes, je les connais par cœur. Ce sont mes p’tits poulets. Ils me racontaient tout : leurs joies, leur misère quotidienne, leur famille, leur boulot. Et moi, dès que j’arrivais ici, je n’avais d’yeux que pour eux. Ma propre vie, je la laissais à la porte. Mon travail, c’était de trouver le mot juste pour les réconforter ».
Un des plus gros débits de tabac de la région parisienne.
Le Central était l’un des plus gros débits de tabac de la région parisienne, certains disent même de France. C’était le seul aux portes de l’usine géante. Des photos anciennes de la grande époque ornent toujours les murs, montrant les rues bondées à la sortie de l’usine.



En 1981, les grandes luttes ouvrières sont déjà derrière et Renault a perdu la moitié de ses ouvriers. L’usine est toujours là mais la clientèle s’est diversifiée. Christiane ajoute :
« C’est vrai quand même que les gens de chez Renault venaient boire le café et acheter des cigarettes, se souvient la patronne. Ils s’arrêtaient chez nous en allant à la cantine ou avant de repartir le soir. Et souvent, le long des 13 mètres du comptoir, les bleus de travail, les blouses blanches et les beaux costumes se mêlaient. Et nous ? Aux patrons, nous parlions patron ; aux ouvriers, nous parlions ouvrier ».
Et puis, en 1992, l’usine a fermé :
« Les clients passaient pour nous dire adieu. Ils partaient vers un nouveau boulot. Ne croyez pas que nous ayons perdu de l’argent. Le quartier s’est tout de suite transformé et nous avons vu arriver des cols blancs, des employés de bureaux. Ils ont délaissé le comptoir pour les tables, surtout à l’heure du déjeuner ».


Il est 20 heures, c’est l’heure de fermer.
Le dernier client, Jean-Pierre, a laissé son verre vide sur le comptoir, adresse un dernier salut à ses amies, puis sort. On éteint les lampes rococo. Jaqueline en gardera trois pour son appartement boulonnais. On ferme la porte puis on tire les rideaux métalliques. La place Jules Guesde est bien déserte en cette chaude soirée d’août, beaucoup sont déjà partis en vacances. Christiane, des bouquets dans les bras, a hâte de s’en aller rejoindre sa maison du Lot-et-Garonne. Jacqueline est un peu perdue; à 63 ans, elle regrette de quitter ce qui fut sa vie pendant près de trente ans. Toutes deux vont prendre leur retraite.
Après les Courtois, les Tessier, les Jourdain, les Metayer et Cobigo, après 142 années ininterrompues au service des villas et maisons du Village de Billancourt, puis des générations entières d’employés Renault, il n’y a plus de bar-tabac au cœur de Billancourt.
Quelques mois plus tard, la BRED prendra possession des 162 mètres carrés. Elle démolira la véranda, le comptoir de 13 mètres et toute trace du bar. Les habitants du quartier trouveront, à leur retour de vacances, un commerce bien plus calme, plus tranquille, presque trop. Ce n’est qu’une étape de la lente mutation du quartier.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux parmi les fidèles du Village de Billancourt qui se souviennent du Central et de la place, vivante et joyeuse. Les assoiffés de la place Jules Guesde peuvent aujourd’hui s’attabler à la terrasse du BBRose (en attendant l’hypothétique réouverture du National ?). Quant aux fumeurs… ils s’approvisionnent rue Marcel Bontemps, boulevard Jean-Jaurès ou près des « Pouillon ».
Et vous, quels souvenirs avez-vous du Central ?
Les propos cités ici ont été recueillis par Nathalie Matthey pour le BBI de septembre 2002.


