La redécouverte du couvent des dominicaines

Peut-être êtes-vous un habitué du gymnase appelé « COSEC des Dominicaines », rue Victor Griffuelhes ? Sinon, vous êtes sûrement passé à côté du Square des Dominicaines, situé face à la patinoire ? Et peut-être même avez-vous emprunté l’Allée des Dominicaines, ce raccourci qui traverse le pâté de maisons ?

Vous l’avez deviné, il y avait un couvent de dominicaines à cet endroit. Nous avons mené l’enquête.

Dominicaines en habit
Dominicaines dans leur habit blanc caractéristique.

Une fondation peu claire

Penel-Beaufin, l’historien de Boulogne-Billancourt, nous dit, en 1905, qu’elles ont été installées là au printemps de 1888, au 64 de la rue de Meudon (14 rue Victor Griffuelhes), au coin de la rue de Clamart, par la duchesse Alice Heine. L’historien Couratier évoque brièvement son existence dans son « histoire de Boulogne-Billancourt ». C’est à peu près tout ce qu’on peut trouver dans la littérature. C’est peu. Il fallait creuser le sujet.

Alice Heine princesse de Monaco

Née en Louisiane et fille d’un riche banquier parisien (Michel Heine) Alice Heine avait épousé en 1879 le 7ème duc de Richelieu. Le duc meurt l’année suivante, la laissant veuve à 22 ans, avec deux enfants et une belle fortune. Elle épousera en 1889 le prince Albert 1er de Monaco, devenant ainsi la première princesse de Monaco d’origine américaine, avant Grace Kelly.

Mais Penel-Beaufin a-t-il raison d’écrire qu’elle a été à l’origine de notre couvent ? …Il semble que non, il se trompe de personne car le cadastre désigne clairement quelqu’un d’autre : Marie-Amélie Heine, la tante d’Alice. Son mari, Armand Heine, puissant banquier (et frère de Michel), possède d’ailleurs depuis 1880 une grande propriété toute proche, qui deviendra le parc des glacières actuel.

Notre enquête révèle que le couvent de Billancourt est fondé par le révérent père Chocarne, ex provincial des frères prêcheurs. La congrégation des dominicaines du Saint-Rosaire de Billancourt qui s’y installe est bien discrète. Le Village de Billancourt n’a trouvé que peu d’information sur elle. C’est une congrégation du tiers ordre dévouée à la « garde et à l’assistance aux indigents malades » (Cf « Paris charitable et bienfaisant » 1912).

En fouillant dans les archives nationales on retrouve le nom de quelques aumôniers, comme l’abbé Stanislas Hébert, l’abbé Vaqué, de 1880 à 1897, l’abbé Chauvigny en 1897, et le révérent Père Noël (sic) en 1913. Les recensements de 1911 et 1921 nous apprennent que ce dernier est aveyronnais et qu’il s’appelle Edmond Noël. Il est, par ailleurs, traducteur et auteur de plusieurs ouvrages religieux.

À la recherche des lieux

A peine visible de la rue, le couvent échappe au regard des photographes qui ont sillonné la ville au début du XXe siècle. Donnant pourtant sur le marché de Billancourt, il ne figure sur aucune des nombreuses cartes postales anciennes du marché. Il nous a fallu recourir aux photos aériennes (photos IGN 1922 et 1925 ci-dessous) pour avoir un aperçu de ses bâtiments et de son vaste jardin.

Le couvent couvre plus de 10 000 mètres carrés, entre la rue de Meudon, la rue de Clamart et la rue d’Issy. Les bâtiments principaux existent depuis au moins 1860.

Les bonnes œuvres du couvent font régulièrement l’objet de ventes de charité organisées par de riches dames patronnesses dans des hôtels particuliers parisiens. On y organise des concerts pour attirer les donateurs.

Le Journal 1893
Annonce d’une vente de charité en décembre 1893, au profit des dominicaines de Billancourt – Le Journal – 1893.

Quant aux religieuses, qu’on appelle simplement « les dominicaines de Billancourt », elles sont 14, au recensement de 1896. Parmi elles, on trouve une américaine, une canadienne et une hollandaise. Elles ont entre 24 et 66 ans. Elles y sont étrangement notées « sans profession ». En 1901, on trouve une jeune concierge nommée Marie Complet.

Le cadastre de 1912 nous apprend, qu’outre le bâtiment principal et le parc, on trouve une chapelle et deux petites dépendances (1585 & 1586) de part et d’autre de l’entrée. Au fond du parc, on trouve un jardin potager (1582) et une buanderie (1581).

À cette époque le couvent est devenu la propriété de Marie-Louise Heine, fille de Marie-Amélie, décédée en 1904. Elle réside avenue Marceau. Marie-Louise est donc la cousine de la princesse de Monaco, vous suivez ?

Marie-Louise Heine est une infirmière et philanthrope très active. Elle a épousé Achille Fould, issu d’une famille de banquiers (encore). Elle fonde, en 1888, un dispensaire au 35-37 rue de la Glacière, à Paris. Ce dispensaire comporte une crèche, un orphelinat, une organisation de visite des malades à leur domicile, un patronage et 6 lits pour des opérations. Après 1905 il comporte également une école d’infirmières.

Lors de la première guerre mondiale, elle dirige, en tant qu’infirmière-major, dès août 1914, l’hôpital auxiliaire no 27 situé dans son château de la Meuse.

Avec la première guerre mondiale, on ne trouve plus grand chose sur les activités du couvent de Billancourt. Les recensements signalent juste la présence du père Edmond Noël ou d’un concierge. La presse n’évoque plus ses activités caritatives. Les dominicaines sont-elles parties ? Ont-elles été victimes des lois contre les congrégations de 1901 et 1903 ? Non, car leur nom figure encore en 1920 dans une liste de congrégations. La propriété est vendue en 1923, sans qu’on sache pourquoi.

La fin du couvent

Louis Renault devient propriétaire des lieux en 1928. Les choses changent rapidement.

Le recensement de 1931 nous apprend que le 64 de la rue de Meudon est maintenant habité par de nombreux pompiers, employés de Renault, et leur famille. On y trouve aussi la salle d’entrainement des boxeurs du Club Olympique de Billancourt (association sportive de Renault) et on y organise des concours de boxe.

Après la seconde guerre mondiale et le bombardement de son église, le curé de Billancourt cherche un emplacement pour reconstruire sa nouvelle église. Il entreprend des pourparlers auprès de Renault pour acquérir ce grand terrain bien situé. Les lieux auraient ainsi pu retrouver leur vocation d’origine. Mais Louis Renault refuse.

Au début des années 1970, on y trouve le Club des jeunes RNUR (Régie Nationale des Usines Renault).

Le COSEC (Complexe Omnisports Evolutif Couvert) est construit en 1977 et le square en 1983.

Les bâtiments du couvent vont subsister longtemps puisqu’ils ne disparaissent qu’entre 1994 et 1996. Vous en souvenez-vous ?

Aujourd’hui, l’entrée de l’ancien couvent est occupée par le restaurant italien Paparotti.

Nos dominicaines ont laissé, en partant, quelque chose de leur âme charitable car y retrouve, un siècle après, de nombreuses associations de solidarité: l’Entraide Familiale, le Secours Populaire et la Croix Rouge, côté rue de Clamart, un centre d’hébergement et de réinsertion, et le foyer Michèle Darty d’hébergement pour handicapés, côté rue Victor Griffuelhes.

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