C’est le centre géographique de Boulogne-Billancourt et le lieu où tout converge. Souvent congestionné, il est aussi la cause de beaucoup de crispations. C’est la plaque tournante de tous ceux qui filent du nord au sud, de Boulogne à Billancourt, de Paris à la province et vice-versa. Le métro y draine quotidiennement son flot de boulonnais au petit matin pour le restituer, fatigué, en fin d’après-midi.
Il était temps que le Village de Billancourt enquête sur la place Marcel Sembat.
La place n’est d’abord qu’un simple carrefour sans nom, au milieu de la plaine. Il apparait en 1825, à l’intersection de deux grandes routes. La première est la route des Princes, tracée au XVIIIe siècle, qui mène de la ferme de Billancourt au bois de Boulogne (C’est aujourd’hui l’avenue Victor Hugo). La seconde est la toute nouvelle route de Versailles (les futures avenues Edouard Vaillant et du Général Leclerc), ordonnée par Napoléon et terminée en 1825. Elle est conçue pour relier Paris à Versailles via le nouveau Pont de Sèvres .

Le carrefour des quatre cheminées.
Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour voir la place s’urbaniser. Les cartes postales des années 1900 sont nombreuses. Elle porte alors le nom de « carrefour des quatre cheminées ».

L’origine de ce nom est obscure. On n’a aucune trace de la présence de quatre cheminées à cet endroit. Les « quatre cheminées » apparaissent comme lieu-dit dans une délibération du Conseil municipal en 1822. L’historien Couratier avance qu’il pourrait s’agir de la corruption du nom des frères Cheminaie, gendarmes installés à proximité de la place du marché actuelle et dont on trouve la trace dans l’état civil durant la Restauration. Mais ils n’étaient que deux frères, alors pourquoi « quatre » ? D’autres sources supposent qu’il pourrait s’agir de « quatre chemins » et non de cheminées.
Bref, on le voit, le mystère reste entier. Le nom de « quatre cheminées » désigne l’une des rues qui aboutit à la place.
Un air de déjà vu
Les photos du début du XXe siècle nous montrent des immeubles bien reconnaissables parmi des habitations basses aujourd’hui disparues. Voyons si vous les reconnaissez. La pharmacie centrale et sa maison mansardée est déjà là.


On retrouve aisément le grand immeuble en briques qui héberge le KFC actuel, ceux qui abritent « Pomme de pain » et « Madame Monsieur », le bâtiment au-dessus du « Café Chérie » et celui de l' »Eden Café » (disparu en 2020). Ces immeubles datent du tournant du siècle.



et le commerce de vins de monsieur Sosson (futur « Café Chérie »), 109 route de Versailles.



On le voit, on aimait déjà boire un verre en terrasse.

Au-dessous, c’est déjà une boulangerie.

Mais qui était ce Marcel Sembat ?
C’est le conseil municipal du maire André Morizet qui décide de rebaptiser la place le 31 juillet 1926. La barbe travaillée, les bésicles, la raie au milieu et le col amidonné, pas de doute, Marcel Sembat vient tout droit du XIXe siècle.
Né en 1862, il a été journaliste dans des journaux politiques et franc-maçon. Il devient député de la Seine en 1893, un fauteuil auquel il a été constamment réélu jusqu’à sa mort en 1922. Un des chefs du SFIO à l’époque de Jaurès, il devient ministre des travaux publics entre 1914 et 1916. Sa fiche Wikipedia étant plutôt soporifique, nous vous faisons grâce des détails.


Était-il Boulonnais ? Non. Il était juste socialiste, comme Jean-Jaurès, Emile Zola, Jules Guesde, Yves Kermen, Jean-Baptiste Clément ou Edouard Vaillant qui ont donné leur nom aux avenues boulonnaises dans les années 20-30.
Passer de quatre à huit branches
Par son caractère central, ce carrefour devient tout naturellement la plaque tournante de Boulogne-Billancourt. De quatre branches en 1825, il va progressivement passer à huit. Il reçoit tout d’abord le boulevard de Strasbourg (Jean-Jaurès) peu avant 1870; cette avenue est percée pour joindre Boulogne et Billancourt, fraichement réunies en une seule commune.
La place reçoit ensuite, en 1910, le boulevard de la République, tracé dans l’objectif d’ouvrir la ville vers le tout nouveau pont d’Issy et la rive gauche. Pour terminer, elle reçoit en 1942 une dernière avenue qui prend le nom d’avenue André Morizet en 1944, prolongeant vers Saint-Cloud l’axe du Boulevard de la République.
Et voilà comment s’est formée cette tentaculaire étoile hyper fréquentée. À cela il faut ajouter une voie sous terre : le métro.


La place a connu nombre de projets d’aménagements au cours du XXe siècle. Parmi ceux-ci, le plus intéressant est peut-être celui établi au lendemain de la seconde guerre mondiale. Dans ce projet, la place s’élargit, avec un terre-plein central planté d’arbres, Un carré de verdure dont le quartier manque cruellement aujourd’hui.

L’idée était séduisante, mais aurait-elle évité les encombrements actuels ? On peut en douter.
La place n’aura finalement pas beaucoup bougé depuis les années 30. Tout juste remarque-t-on la disparition de l’entrée de métro côté avenue Morizet ou la disparition puis la réapparition du rond-point central.



Même les commerces sont restés, après un siècle : Pharmacie, boulangerie, cafés sont pour la plupart à la même place..

Dernière évolution de la place, le passage sous-terrain voit le jour en 1972. Il permet enfin de fluidifier le trafic Paris-Province qui empoisonne les boulonnais depuis trop longtemps.
Une place mal aimée
Reconnaissons-le, la place Marcel Sembat, avec le bruit et l’agitation, ne plait pas à grand monde. On ne fait qu’y passer. Mais imaginez un seul instant : à cet endroit précis, il y a exactement deux siècles s’étendait un paysage bien différent: des champs, des prés et des pâturages sont traversés par une route des Princes bien peu fréquentée, à l’ombre d’une double rangée d’arbres. De temps à autre, le passage d’une voiture à cheval en route vers le bois de Boulogne, interrompt le silence.
Photo en-tête : collection Steve Légère.


