La dernière villa du Village de Billancourt

Aviez-vous remarqué cette maison, au numéro 10 de la rue de Solferino ? La rue n’est pas très passante et la villa se cache derrière de hautes grilles noires. Je suis moi-même passé devant pendant des années, deux fois par jour, sans la remarquer. Pourtant beaucoup d’anciens du quartier la connaissent car elle a été, jusqu’en 1998, le cabinet médical du docteur Michel Pleskoff. Cette maison classée est la dernière représentante du Billancourt d’avant Renault.

L’héritière du Village de Billancourt

Au XIXe siècle, Billancourt est un lotissement résidentiel pour parisiens aisés, créé par Casimir de Gourcuff en 1836 sous le nom de « Village de Billancourt ». Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, fleurissement ici et là ce que nous avons appelé les « villas disparues de Billancourt« .

À la fin du XIXe siècle, avec l’essor du train notamment, Billancourt n’est plus à la mode, les parisiens s’éloignent davantage vers la mer, notamment, Deauville ou Trouville. Puis c’est l’arrivée de l’usine Renault, bien sûr, qui chasse les derniers propriétaires, parfois contre leur gré. Les belles villas et les jardins laissent progressivement la place aux ateliers et aux hôtels meublés. Au début du XXe siècle, Billancourt devient une ville ouvrière.

Ne reste-t-il vraiment plus rien de ces belles propriétés ? Si, il en reste une, la villa de la rue de Solferino. C’est la dernière !

Cachée derrière sa grille noire, au 10 rue de Solferino, le regard est guidé vers le dernier étage, sur une grande baie vitrée arquée, coiffée d’un pignon. Elle longe un large balcon rentrant, aux rambardes de pierre ouvragées et encadré par des pilastres. Les lambrequins de toit ajourés, typiques des maisons de campagne de l’époque, complètent harmonieusement l’ensemble.

La façade est parfaitement symétrique. Les deux autres étages, sont soutenus par des murs de briques alternant avec des blocs de pierre taillée. Un perron, portant l’année de construction, dessert le rez-de-chaussée.

D’une superficie de 300 m² sur trois étages, elle fait face à un grand jardin planté d’arbres et dans lequel on trouve la trace d’un ancien puits. Le petit bâtiment à droite de l’entrée abritait une petite écurie.

La villa est classée à l’inventaire Mérimée depuis 1992, sous la référence IA00119949. Elle figure dans certains ouvrages sur l’architecture à Boulogne-Billancourt1.

Désireux d’entrer en contact avec le propriétaire, nous avons, un jour, glissé un mot dans sa boîte aux lettres. Sa réponse ne s’est pas fait attendre et un premier rendez-vous est pris. Nous avons été formidablement bien accueillis. Après une visite guidée, nous sommes repartis avec beaucoup d’informations, des documents et des photos de famille.

Une histoire qui remonte au second empire

Avec ces informations et l’aide des archives municipales, nous avons reconstitué son histoire. La voici :

Le 18 juin 1864, Aimé Henri Maillet et son épouse Perpétue Marion du Mersan, parisiens, acquièrent, à l’occasion de leur mariage, un terrain à bâtir au 10 de la rue de Solferino auprès du Comptoir de Crédit Bonnard, alors propriétaire de la quasi-totalité de l’ancien terrain de la ferme de Billancourt. En 1866, les Maillet bâtissent sur ce terrain la maison qui existe aujourd’hui. La rue est à l’époque largement dépourvue de constructions. L’architecte est malheureusement inconnu. Cette année-là, Napoléon III règne sur les français, Paris s’est agrandi en absorbant ses faubourgs et Offenbach fait la première de « La Vie Parisienne« . Billancourt est rattaché à Boulogne depuis 6 ans seulement.

Au décès d’Aimé, en 1892, puis de Perpétue en 1893, leurs sept enfants héritent de la maison, puis la mettent en vente. Elle est acquise aux enchères par Raoul Fano, un courtier en objets d’art, pour le compte de sa mère Henriette Louis Caroline Fano née Hübotter. Elle y vivra avec son mari Emmanuel Fano, sans profession.

Au décès d’Henriette, en 1907, la maison revient à son fils Raoul, son époux et son autre fils Charles, qui renonce à la succession. Le mari décède à son tour en 1912, puis Raoul en 1944. La maison revient finalement à Charles, après la seconde guerre mondiale. en 1946.

Charles Fano est courtier en objets d’art. Ses sculptures peupleront longtemps la maison. Des photos de lui le présentent dans un atelier qui n’est probablement pas rue de Solferino. On sait qu’il habitait à Paris, rue Saint-Georges.

Il se soucie bien peu de la rue de Solferino. Nous avons retrouvé un rapport de la municipalité de 1951 qui mentionne une maison « sinistrée », abandonnée et en bien piètre état : les carreaux des fenêtres sont cassés, les parquets abimés par la pluie. Diverses propositions de location ou d’achat sont adressées à Fano mais toutes refusées.

La boulangère de la rue Nationale

Faisons maintenant un saut en arrière de quelques années. Léon Pleskoff est un ancien combattant de 1914-1918, décoré pour acte de bravoure. Avec son épouse Louise, ils ouvrent une boulangerie au 33 bis, rue Nationale, en 1929. Ils ont deux enfants Michel et Jean. Léon décède en 1933, laissant la boulangerie à Louise. Le quartier, peuplé de familles et d’ouvriers Renault, connait bien sa boulangère et l’apprécie.

Après la guerre, Louise cherche une maison dans le voisinage, près de sa clientèle. Elle pense à son fils Michel, qui fait ses études de médecine et qui aura besoin d’un cabinet. La villa de la rue de Solferino attire son attention. Elle est toujours inhabitée et en mauvais état. Charles Fano, devenu un homme seul et affecté par le décès de son épouse, il vit toujours rue Saint-Georges, à Paris.

Louise prend contact avec lui et les deux se lient d’amitié. Charles est alors très âgé et, lui qui avait refusé toute proposition d’achat jusque là, décide de lui vendre la maison. Louise devient propriétaire en 1952. Charles quitte Paris et finit ses jours à la villa, dans une chambre du rez-de-chaussée. Il y meurt en 1954.

Devenu médecin, Michel Pleskoff ouvre son cabinet médical au rez-de-chaussée de la maison. Il y exercera 40 années. Combien de ses patients, alors qu’ils traversent le jardin vers la salle d’attente, se doutent du caractère unique de cette maison ?

Le 10 septembre 1998, Louise Pleskoff décède, elle a 90 ans. Le docteur ferme son cabinet et prend sa retraite ailleurs. En 2001, il transmet la maison à son fils Olivier, qui l’occupe aujourd’hui.

La maison, aujourd’hui. Photo : Le Village de Billancourt.

Pourquoi la villa a-t-elle été préservée ?

Il n’y a aucune certitude mais il y a probablement trois raisons. Tout d’abord, contrairement à beaucoup d’autres, la villa est située à l’écart des usines Renault et Salmson, les nuisances y étaient sans doute réduites. Ensuite, toujours grâce à cette situation, Louis Renault n’a pas eu besoin d’acquérir le terrain. Enfin, il fallait un peu de chance : la villa n’a pas souffert des bombardements alliés de 1942 et 1943.

Le 10 rue de Solferino a échappé à l’abandon grâce à la volonté d’une simple boulangère. Et c’est heureux car il reste le tout dernier témoin d’une page bien peu connue de notre histoire, le Village de Billancourt.


Les villas disparues de Billancourt:

Les villas disparues de Billancourt

Villa Solferino carré
Villa 10 rue Solferino

Villa Renault
Villa Aussillous carré
Villa Aussillous
Villa Bican carré
Maison Bican


Villa Dubosson
Villa Bottin carré
Villa Bottin
Villa Caprice carré
Villa Caprice
Villa Casteja carré
Villa Casteja
Villa Morgan carrée
Villa Morgan
Villa Tavernier carré
Maison de Tavernier
Villa prince polonais carré
Villa de la Feuillée
Villa Flora carré
Villa Flora
Villa Fountaine carré
Villa Fountaine
Villa Mauresque carré
Villa Mauresque
Villa Morel carré
Villa Marti – Morel
Villa Nouzillet-Clinch carré
Villa Nousillet-Clinch
Villa Rozier carré
Villa Rozier
Villa Toucy carré
Villa Toucy
Ferme carré
Ferme de Billancourt

Maison du prince polonais
Villa Boucher carré
Villa Boucher

  1. Boulogne-Billancourt Ville d’art et d’essai 1800-2000, Antoine Le Bas, Association pour le patrimoine d’Ile-de-France et de Boulogne-Billancpourt, 1977 ↩︎

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