L’étonnant Moulin Rose de Billancourt

Nous sommes vers 1900, c’est l’été, il fait beau et vous vous sentez d’humeur flâneuse. Vous partez du rond point du pont de Billancourt et remontez la Seine, le long du quai du Point-du-Jour, récemment aménagé. Vous passez « le café restaurant des Sports », situé sur la place, puis la guinguette de « La Belle-Meunière » à côté d’un garage puis encore « les 2 entêtés ». Et là, au numéro 69, vous tombez en arrêt devant l’étonnante guinguette du « Moulin Rose de Billancourt ».

La guinguette la plus surprenante en aval de Paris

L’inspiration est évidente, avec son moulin sur le toit, comment ne pas penser au Moulin Rouge de Paris, fondé plus tôt, en 1889 ?

On peut dire que le propriétaire, monsieur Théodore Pelloux, avait le sens de la publicité ! Et comme si ça n’était pas suffisant, il ajoute des drapeaux, des ornements et des panonceaux un peu partout. Outre le détail des cafés, vins, cidres, liqueurs et autres comestibles proposés, le Moulin Rose vous accueille aussi avec un jardin, des jeux et des balançoires, mais aussi un grand salon et des bosquets. Bref, tout est bon pour attirer le chaland.

Un peu « too much » ? Pas pour monsieur Pelloux !

On y vient pour passer un bon moment le dimanche. On peut y déguster une matelote au vin blanc ou une friture, entre amis sous les tonnelles ou en terrasse, les yeux perdus sur la Seine qui s’écoule aux pieds.

Franchement, qui ne s’y serait pas arrêté un moment ? Nous si. Les employés de l’Emaillerie Parisienne, située uste à côté, s’y retrouvent aussi, sûrement.

Quai du Point-du-Jour Moulin rose 6
À droite, l’Emmaillerie Parisienne fabrique des ustensiles pour la cuisine et les hôpitaux.

Les premières recherches menées par le docteur Bezançon, dans les années 80, font remonter ce restaurant à l’année 1896, sous le nom de « Maison Pelart »1. Il s’est appelé « Moulin Rose » au moins jusqu’en 1905 mais très probablement au delà. Difficile d’être affirmatif car il ne fait guère parler de lui dans la presse. Il est, sans conteste, la plus surprenante guinguette en aval de Paris.

Un savoyard facétieux

Avec un restaurant aussi pittoresque, on ne s’étonnera pas de trouver le Moulin Rose sur un nombre important de cartes postales du début du XXe siècle. Et il semble que le propriétaire s’amusait beaucoup du passage des photographes. Il posait volontiers au sommet de son établissement, comme on peut le voir ci-dessous.

Nos recherches nous ont permis de reconstituer l’histoire de ce Théodore François Pelloux. Ce savoyard, né à Sallanches en 1860, arrive à Paris avec sa mère chamoniarde, Adèle. Théodore s’éprend de sa jeune voisine de la rue du Faubourg Saint-Martin, une parisienne de 18 ans, Pauline Chevalier, qu’il épouse en 1888. Il n’est alors pas restaurateur mais brodeur.

Ils arrivent avant 1896 à Billancourt et il semble que le patron du moulin soit d’abord sa mère, Adèle, puisqu’elle y est recensée cette année-là comme « cabaretier » alors que Théodore y figure comme « sans profession ». Ce n’est qu’à partir de 1901 qu’il est déclaré comme « restaurateur ». C’est aussi cette année-là qu’il en devient le propriétaire au cadastre.

Leur fils, Maurice, est scolarisé en 1902 à l’école maternelle de la route de Versailles. Son dossier le qualifie de « peu doué mais assez studieux ».

En 1911, le Moulin Rose emploie deux personnes : Marie Roux et Jean Bigel. La mère de Théodore y est recensée comme cuisinière. Ils figurent probablement aussi sur ces photos.

Debout jusque dans les années 1950

Théodore Pelloux meurt à Billancourt durant la première guerre mondiale, le 26 juin 1917. Il n’a que 57 ans. Adèle et Pauline continuent à gérer le Moulin encore quelques années jusqu’à la mort de Pauline en 1924. En 1927, le Moulin Rose passe alors en possession d’un certain Maurice Decroix. Il s’appelle toujours le « Moulin Rose » dans un annuaire de 1932. Son gérant s’appelle Charles Bracco, originaire du Var.

Le bâtiment, grâce à sa situation à l’écart, survit à la montée en puissance de l’industrie. Il survit également aux bombardements des deux guerres mondiales, mais on ne sait rien de lui. On peut encore le distinguer sur les vues aériennes de 1950, toujours avec son moulin sur le toit. Est-il encore un débit de boisson ? Il disparait des photos de 1960. En 1965 on trouve à cette adresse un hôtel de classe M.

En 1981, M. et Mme Louis Marais se souviennent : « Enfant, je trouvais ce café resplendissant, quand avec mes parents et mes deux frères nous nous promenions en bordure de Seine, ce qui était à cette époque une bien agréable promenade. Il y avait, bien sûr, peu de voitures qui circulaient et pas du tout en stationnement sur les deux trottoirs, comme aujourd’hui où l’on ne peut même plus se promener.« 2

Aujourd’hui, on trouve au 69 du quai du Point-du-Jour, un immeuble moderne joliment arrondi avec, à ses pieds, des plantations d’arbres et de végétation basse. Et sûrement une belle vue sur l’Île Saint-Germain.

Plus aucun café ne subsiste sur ces quais, dédiés à la circulation automobile.


  1. Nous n’avons pas réussi à confirmer ce nom. ↩︎
  2. Source : Bulletin de BB – mars 1981. ↩︎

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