Cet immeuble, visible aujourd’hui, fait l’angle des rues Solférino et du Point du Jour, à 200 mètres de la place Jules Guesde. Ce bâtiment jaune et blanc n’a pas beaucoup de charme et est en mauvais état. On passe à côté sans le remarquer. Il est vrai que, de l’autre côté de la rue, l’Artistic Palace capte le regard. Il a pourtant une longue histoire à raconter : plus d’un siècle et demi d’histoire !
Une des plus anciennes maisons de Billancourt
Comme d’habitude, pour trouver la date de construction de la maison, nous avons fourré notre nez dans le cadastre. Nous remontons ainsi la trace des propriétaires successifs.
En 1912, le propriétaire s’appelle Georges MOREAU. Tiens, tiens, voilà un nom bien connu du Village de Billancourt. Au début du XXe siècle, il a deux propriétés rue de Meudon, deux autres à l’extrémité du boulevard Jean-Jaurès (voir le « Café des amateurs« ) et d’autres enfin rue Traversière. C’est ce même MOREAU, conseiller municipal de Boulogne-Billancourt, qui aura fort à faire avec Louis RENAULT lors de l’affaire des rues Renault en 1917, souvenez-vous.
Mais ce n’est pas MOREAU qui a bâti la maison. Il l’acquiert en 1901 auprès d’un certain Louis Henri GIRARD, un autre boulonnais. Lui-même l’achète en 1889 à une certaine veuve GUÉRIN. C’est cette dame qui a construit et habité la maison, comme la matrice cadastrale des propriétés foncières de 1866 nous l’indique. Nous n’avons rien trouvé sur l’identité de cette veuve, malheureusement. Même pas son prénom.
Et c’est une belle surprise : la maison est plus ancienne qu’elle en a l’air ! Elle a été bâtie en 1868, à l’époque de Napoléon III, juste avant la guerre de 1870.

C’est donc l’une des plus anciennes maisons encore debout à Billancourt !

La photo date du tout début du XXe siècle. Ce qui frappe c’est l’arrière-plan : on n’y voit que bosquets et jardins. Le quartier est encore très vert en ce début de siècle. L’urbanisation et l’industrialisation n’ont pas encore transformé Billancourt.
L’hôtel Solferino
Après le départ des Jouvin, la maison devient l’hôtel-restaurant Solférino. Pour cela, on ouvre une porte sur le coin de la rue et on peint le rez-de-chaussée en noir, c’est la mode. Ces hôtels meublés sont de plus en plus nombreux dans un Billancourt qui commence à se peupler d’ouvriers. L’hôtel est tout proche de la porte Renault de la place Nationale.


À partir de 1913, l’architecte Marcel FABRE construit, juste en face, pour une certaine mademoiselle LAMÉ, une salle de cinéma et de spectacle: le Mignon Palace, qui deviendra l’Artistic Palace que nous connaissons aujourd’hui. Des commerces arrivent également. Le restaurant y trouve une clientèle et le coin de rue gagne en animation.

Jetons un coup d’œil aux recensements : Au début des années 20, le patron s’appelle Paul MUSSAUL. Dans les étages, vivent une trentaine de personnes parmi lesquelles, des ouvriers de Renault, bien sûr, avec leur famille, mais aussi une couturière, un cordonnier ou un typographe.
En 1931 le patron s’appelle PETIT. En 1936, il s’appelle Georges CALARD. On compte alors pas moins de 9 bistrots dans la rue Solferino !

Le coin de rue s’ouvre au monde entier
Faisons un bond dans le temps. En 2002, le croisement de rues est choisi pour le tournage du clip musical de « Come into my world« , un tube chanté par Kylie Minogue. Le clip de la star australienne, réalisé par le français Michel Gondry, vaut le coup d’œil pour ses effets spéciaux ! L’ancien hôtel Solferino est alors occupé par un épicier. Remarquez également le nombre de commerces qui ont disparu en 20 ans.
Pour comprendre comment ce tour de force a été réalisé, voici un making-of, avec son réalisateur (en anglais):
Un bâtiment délaissé
Le bâtiment est toujours là aujourd’hui mais il a un peu changé. Saurez-vous deviner en quoi ? On vous aide : les combles et leurs lucarnes ont disparu pour laisser place à un véritable étage; la porte d’entrée du commerce est redevenue une fenêtre, et il a perdu ses frontons pour gagner quelques éléments décoratifs (discrets) dans le style des années 30.

En décembre 2017, un incendie se déclare dans une chambre du troisième étage, sous les toits. L’incendie est rapidement maîtrisé mais l’occupant de la chambre succombe, intoxiqué par les fumées. Les traces de l’incendie sont toujours visibles.

Qu’attend-on pour rénover l’ancien hôtel Solferino ? Ce bâtiment de plus de 150 ans mérite mieux que l’état d’abandon dans lequel on le laisse aujourd’hui.


